La Casse d'Abobo, un quartier du nord d'Abidjan où les candidats à l'exil sont toujours nombreux. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
La Casse d'Abobo, un quartier du nord d'Abidjan où les candidats à l'exil sont toujours nombreux. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Malgré les récits décourageants et parfois même glaçants de ceux qui sont rentrés au pays, à la Casse, on veut encore rêver d’Europe. Dans ce quartier du nord d’Abidjan, les jeunes se font un peu d’argent en vendant des pièces détachées ou en travaillant pour des patrons. Avec leurs maigres économies, ils partent au bout de quelques mois en quête d’une vie meilleure. Reportage.

"La réussite, ça se provoque", martèle Ernest, 34 ans. Cet Ivoirien connaît les dangers de la route de l'exil, qu'il s'agisse de la traversée du désert ou de celle de la Méditerranée, pourtant il cherche tout de même à partir en Europe. La Côte d'Ivoire, dit-il, n'a pas réussi à le retenir. "Ici, il faut des diplômes pour progresser. Alors je suis parti travailler à Lomé (au Togo) pendant trois ans. Là-bas, j'ai suivi une formation pour devenir chauffeur, ce qui m'a permis de revenir au pays avec des compétences. Mais ça ne suffit pas, alors l'Europe semble être ma seule alternative."

Chaque jour, le jeune homme se rend à la Casse dans le quartier populaire d'Abobo dans le nord d'Abidjan. Il vient y chercher les conseils de Traoré, le "grand frère" du coin et patron d'un magasin de pièces détachées, mais aussi des petits boulots pour se faire un peu d'argent. Traoré affirme qu'au moins une soixantaine des jeunes de son entourage sont partis pour l'Europe depuis 2016. Le dernier en date n'avait que 16 ans. "Il était issu d'une fratrie de neuf enfants, seuls avec leur maman. Le papa est décédé lorsqu'ils étaient petits", raconte Traoré. "J'ai fait comme pour tous les autres, je l'ai formé à la mécanique mais aussi à chercher l'argent, comment développer son activité pour être quelqu'un, etc. Je ne pouvais pas savoir qu'il avait l'Europe en tête pendant tout ce temps."

Traor le grand frre du quartier a vu des dizaines de jeunes partir pour lEurope ces dernires annes Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsD'après Traoré, le jeune de 16 ans est parvenu à entrer en Italie où il aurait été pris en charge dans un établissement pour migrants mineurs non-accompagnés. "Il a aussi trouvé un petit job, il envoie de l'argent. Je suis fier, il est en train de devenir quelqu'un", lâche le quadragénaire, avant d'ajouter : "Les mentalités ont changé. Désormais, la plupart des jeunes connaissent les dangers de la route migratoire, ils n'ont pas forcément envie de mettre leur vie en jeu pour aller en Europe, mais ils prennent quand même le risque pour devenir quelqu'un."

"On sait bien que le bonheur ne nous attend pas en Europe"

Des propos corroborés par Ernest : "Aujourd'hui, nous les jeunes on veut continuer à aller de l'autre côté. On sait bien que ce n'est pas le bonheur qui nous attend en Europe, qu'il faudra sûrement dormir dans la rue, mais on se dit qu'une fois là-bas la situation peut changer alors qu'ici tout reste pareil", explique-t-il. "Si ici on me proposait un petit boulot avec un petit salaire qui me permette de prendre soin de moi, de gagner ma vie, je resterais. Mais je ne trouve rien." Le jeune homme appréhende toutefois de concrétiser son projet européen, la route migratoire ayant évolué ces dernières années. Ce que confirme Traoré : "Avant, je voyais les jeunes partir sans se poser de questions, ils prenaient même la route à pied !", se souvient-il. "Actuellement, les jeunes viennent d'abord de leurs villages jusqu'à Abidjan pour y travailler. Ensuite, ils veulent passer par des pays comme le Maroc car ce n'est pas cher et tous les passeurs disent que c'est facile d'aller en France ou en Italie depuis ce pays. Les passeurs proposent aussi des prix vraiment pas chers en ce moment pour aller en Libye. Avec 5 000 ou 5 200 francs CFA (moins de 8 euros, ndlr) tu peux aller là-bas."

A 34 ans Ernest rve toujours dEurope Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsDans son dernier rapport de profilage datant de 2018, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) semble confirmer que la capitale économique ivoirienne joue un rôle de hub avant le départ pour l'Europe : "Près de 70% des personnes interrogées dans le rapport résidaient à Abidjan avant de partir, alors qu’Abidjan a été indiqué comme lieu de naissance par environ 30% des individus". Cette dernière fait ainsi figure de "le lieu de transit privilégié pour réunir les fonds nécessaires au voyage" ou encore de "ville dans laquelle on migre en quête d’opportunités économiques" et que "face à l’échec ou à la rencontre de personnes (réseaux de passeurs par exemple), l’aventure de la migration irrégulière soit perçue comme une meilleure option", peut-on lire.

>> A (re)lire : En Côte d'Ivoire, nombreux sont ceux qui rêvent toujours d'Europe

Dans l'ouest de la Côte d'Ivoire plusieurs coups de filets notamment dans la ville de Daloa, une ancienne plaque tournante migratoire, ont également conduits à nettement tarir les réseaux de passeurs, poussant les candidats à l'exil à se rapprocher d'Abidjan s'ils veulent mettre toutes les chances de leur côté.

"En dix ans, les mentalités ont vite changé"

Mais ce sont sans doute les vastes politiques de sensibilisation contre l'immigration clandestine qui ont permis - surtout depuis 2018 - de diminuer drastiquement le nombre d'Ivoiriens partis illégalement vers l'Europe. Ainsi, le nombre de migrants illégaux ivoiriens arrivés par voie maritime en Italie est passé de 12 252 en 2016 à 1 064 en 2018, selon le ministère ivoirien de l’Intégration africaine et des Ivoiriens de l’Extérieur. "Nous avons notamment mis en place des comités de lutte contre la migration irrégulière qui ont trois rôles fondamentaux : le démantèlement des réseaux de passeurs, la sensibilisation de proximité et la réinsertion des migrants de retour", explique Issiaka Konaté, le directeur de la Direction Générale des Ivoiriens de l'Extérieur (DGIE). Ces comités ont été installés "dans dix régions de départ" et sont composés du préfet qui supervise, mais aussi du responsable de la jeunesse, des femmes, de la chefferie traditionnelle et des ONG afin que tous ces acteurs puissent ensuite toucher leur public respectif. "L'idée est de partir de la base", précise Issiaka Konaté.

Issiaka Konaté chapeaute la Direction des Ivoiriens de l'extérieur dont la mission est de mettre en oeuvre la politique gouvernementale relative aux Ivoiriens expatriés et migrants. Crédit : Anne-Diandra Louan / InfoMigrantsParmi les ONG impliquées, SOS Immigration Clandestine incarne l'une des pionnières en la matière. "Nous existons depuis 2007 et nous pouvons constater que les mentalités ont énormément changé en dix ans", assure son président Wossama Marc Koné. "Au départ on entendait… 'Bengué ou rien', c'est à dire 'Partir dans ces pays convoités ou bien sinon ta vie n'a pas de sens'. Certains étaient prêts à tout, même perdre la vie sur la route de l'exil, car ils se sentaient déjà morts ici", raconte-t-il, non sans émotion. 

C'est avec une campagne de sensibilisation choc, à grand renfort de vidéos et de témoignages poignants, que l'ONG a agi ces dernières années. "Il n'y a pas un seul endroit où nous sommes allés où les gens n'ont pas compris, où des larmes n'ont pas coulé. Ce sont ces actions sur le terrain qui ont permis à la population de comprendre que la migration irrégulière peut écourter leur vie."

La guerre n'est pas terminée pour autant car les passeurs opèrent de plus en plus depuis l'extérieur via Internet et leur terrain de jeu favori : les réseaux sociaux. Les trafiquants n'hésitent plus à payer eux-mêmes les billets d'avion des Ivoiriens jusqu'au Maroc ou en Tunisie, des pays qui ne nécessitent pas de visa et où la plupart des candidats à l'exil resteront bloqués parfois au péril de leur vie, dans des conditions extrêmement difficiles. Ce fut le cas pour Jocelyne, une mère de famille restée coincée pendant deux ans en Tunisie alors que son passeur lui avait fait croire qu'un métro reliait la Tunisie à l'Italie.

>> A (re)lire : Jocelyne, Ivoirienne : "A mon retour, les gens me jugeaient sans savoir ce qui m'était arrivé"

D'après Cynthia Evelyne Ekra, présidente de la fondation Stay in Africa, ce genre de rumeurs sont, encore aujourd'hui, monnaie courante. C'est d'ailleurs, selon elle, une des principales raisons qui poussent les jeunes Ivoiriens à continuer de prendre la route de l'exil malgré sa dangerosité avérée. 

"Les mauvaises informations et la mauvaise compagnie sont ce qu'il y a de pire. On vous fait croire qu'en trois heures de temps, en prenant un bateau, vous serez de l'autre côté et qu'il suffit d'arriver en Europe pour que votre vie change. Les migrants savent qu'ils n'auront pas de papiers mais les passeurs les rassurent en leur promettant d'être bien encadrés par un réseau sur place. Ce sont ces mêmes réseaux qui exploitent ensuite les jeunes filles par exemple", regrette-t-elle. Et d'ajouter : "Tant qu'il y aura des passeurs pour pouvoir faire rêver ces jeunes-là, pour leur faire croire que leur itinéraire vers l'Europe n'est pas dangereux, le phénomène perdurera".

''Il faut arrêter de ridiculiser les cordonniers et les coiffeurs''

L'OIM, qui a déployé un réseau d'agents de sensibilisation à travers le pays, confirme que les réseaux sociaux constituent de plus en plus un enjeu majeur. "Toutes les personnes que l'on essaie de sensibiliser, même si elles sont analphabètes, possèdent un téléphone, elles savent s'en servir. Tout le monde a WhatsApp, tout le monde regarde Facebook. Et beaucoup nous disent avoir du mal à faire le tri entre les 'fake news' et les bonnes informations", explique Lavinia Prati, chargée de projet pour la protection et le rapatriement des migrants à l'OIM Côte d'Ivoire. "Notre rôle est aussi d'éduquer sur les alternatives à la migration irrégulière et on se rend bien compte que le niveau d'information n'est pas si élevé que cela, malgré la démocratisation de l'accès à Internet."

Un quartier pauvre prs du zoo dAbidjan Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsAssociations et gouvernement parlent désormais de concert pour inciter les jeunes Ivoiriens à se tourner vers les voies légales. "Vous avez la possibilité de demander des visas", insiste Issiaka Konaté de la DGIE, appuyé par Wossama Marc Koné de SOS Immigration Clandestine qui rappelle d'ailleurs qu'un visa est "bien moins cher qu'un passeur".

Parallèlement, le gouvernement ivoirien mise beaucoup sur l'éducation afin de former les jeunes à des carrières d'avenir dans leur pays et chasser ainsi la tentation de l'immigration clandestine. "Investir dans l'éducation est fondamental car c'est ce qui va nous permettre progressivement d'avoir des cadres et des ingénieurs afin de relever le défi du développement'', explique Issiaka Konaté qui veut faire le pari de croire en sa jeunesse dans un pays où 77% de la population a moins de 35 ans. 

''Il faut créer des vocations et changer les choses culturellement : c'est à dire arrêter de ridiculiser celui qui a un travail de cordonnier ou celui qui est coiffeur. Il faut encourager les jeunes à aller avec fierté vers les secteurs où nous avons actuellement énormément de besoins. Et nous avons près de 80 établissements de formation professionnelle à travers le pays pour y parvenir", conclut-il.

 

Et aussi