Plus de 1 600 personnes vivent dans le camp de Malakasa, dans l'attente de l'obtention de l'asile. Crédit : InfoMigrants
Plus de 1 600 personnes vivent dans le camp de Malakasa, dans l'attente de l'obtention de l'asile. Crédit : InfoMigrants

En Grèce, des milliers de réfugiés et demandeurs d’asile attendent depuis des mois, parfois des années, la possibilité de s’intégrer dans le pays ou de le quitter pour se construire une nouvelle vie ailleurs. Dans les camps situés sur le continent comme sur les îles, les délais s’allongent et les migrants perdent espoir. Dans le camp de Malakasa, à une quarantaine de kilomètres d’Athènes, plus de 1 600 personnes vivent dans l’ennui et l’isolement.

Installée à l’unique table du conteneur blanc dans lequel elle vit avec sa famille, Farah a les mains plongées dans une bassine en plastique bleu. Manches relevées, la souriante mère de famille irakienne forme avec ses mains de petits chaussons de blé concassé. Elle les remplit ensuite de viande hachée puis les roule en forme de boulettes allongées. Les kebbeh sont un classique de la cuisine levantine. Autour d’elle, ses trois filles âgées de 11, 6 et 3 ans l’observent sagement.

Farah, son mari Riyadh et leurs enfants – Sham, Dima et Maya – vivent dans le camp de Malakasa, à une quarantaine de kilomètres d’Athènes, depuis 2018. Leur conteneur n’a que deux pièces mais pour cette famille irakienne c’est déjà plus de confort qu’à leur arrivée. Pendant plusieurs semaines, ils ont dû vivre sous tente.

Aujourd’hui, ils ne rêvent que d’une chose : quitter le camp et commencer enfin une nouvelle vie dans un pays européen autre que la Grèce. Farah et Riyadh ont quitté l’Irak en 2003 pour fuir les conflits qui ont suivi l’invasion américaine. Le couple s’est installé en Syrie où leurs trois filles sont nées. Mais la guerre les a rattrapés. En 2017, la famille s’est décidée à quitter le pays pour se réfugier en Europe.

La famille de Riyadh vit en Allemagne depuis vingt ans. L’objectif était donc, bien sûr, de les rejoindre. Mais à leur arrivée en Grèce, les frontières étaient déjà fermées.

Après un mois dans le centre de détention de Rhodes, la famille a été transférée sur le continent en 2018 et installée dans le camp de Malakasa. Après plus d’un an d’attente, ils ont obtenu, il y a sept mois, l’asile, une carte de séjour et un passeport les autorisant à voyager.

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Tous les membres de la famille ont obtenu un passeport de rfugi mais ils ne peuvent toujours pas quitter la Grce en raison dune erreur administrative Crdit  InfoMigrantsMais la famille ne peut toujours pas quitter le pays. Les documents d’identité de Farah et de sa fille aînée, Sham, contiennent des erreurs. La nationalité et le lieu de naissance sur leur titre de séjour et leur passeport de réfugiés ne correspondent pas. L'administration grecque a confondu le pays de naissance de Sham (Syrie) et sa nationalité (irakienne). L’erreur a été reproduite sur les documents de sa mère.

Désormais réfugiés statutaires, ils sont pourtant censés quitter le camp de Malakasa. "L’OIM (Organisation internationale pour les migrations, NDLR) vient tous les jours nous dire de partir", se désespère Riyadh. La famille n’a nulle part où aller. Ils aimeraient aller s’installer en France ou en Allemagne mais, avec des documents erronés, on pourrait croire qu’ils se sont procurés de faux papiers. Si la famille se présente à l’aéroport, ils seront refoulés.

Plus de 1 600 personnes en attente

Le couple a demandé la correction de ces erreurs mais l’attente est longue. Le système d’asile grec est totalement engorgé. Dans ce pays d’Europe du sud redevenu en 2019 la principale porte d’entrée en Europe des migrants, il n’est pas rare que ces derniers doivent attendre plus de deux ans avant de passer leur entretien de demande d’asile.

Dans le camp de Malakasa, installé à l’extérieur du village du même nom, sur un sol de gravier, juste à côté d’un terrain militaire, 1 611 personnes attendent que leur situation se débloque.

Géré par l’OIM, le camp de Malakasa est l’un des plus grands installés sur le continent. Ce vendredi, des dizaines d’enfants jouent entre les rangées de linge étendu au soleil entre deux mobil-homes.

L’école d’Ovlona, le village voisin – qui en temps normal accueille les enfants du camp - a fermé ses portes en raison de l’épidémie de coronavirus qui se propage dans toute l’Europe.

Dans les conteneurs du camp, les familles ont accès à l’eau et l’électricité. Mais le ravitaillement n’est pas évident. Quelques petites échoppes vendent des produits de première nécessité mais, sinon, il faut aller à Athènes en bus pour faire de plus grandes courses.

Les soins médicaux des migrants du camp sont à la charge du service de santé grec, affirme Christine Nikolaidou, agent d’information de l’OIM. Un médecin est présent dans le camp tous les jours.

Deux ans d’attente

A quelques allées du conteneur de Farah et Riyadh, Abdul et sa femme Maryam racontent leur quotidien difficile. Originaire d’Afghanistan et du Tadjikistan, le couple vit dans le camp de Malakasa avec leurs trois enfants depuis un an et demi.

D’un meuble du salon, Abdul sort son attestation de demandeur d’asile. Deux dates y illustrent la lenteur du traitement des dossiers d’asile en Grèce. Abdul a déposé son dossier de demande d’asile en mai 2018. Il n’a obtenu sa carte de demandeur d’asile – qui l’autorise notamment à travailler six mois après obtention – qu’en janvier 2020.

Abdul sa femme Maryam et leurs enfants vivent dans le camp de Malakasa depuis un an et demi Crdit  InfoMigrantsAlors la vie de la famille s’est organisée à Malakasa. En temps normal, Habib, 8 ans, prend le bus le matin et suit la classe à l’école d’Ovlona avec les enfants de son âge. L’après-midi, son frère Adib, 10 ans, en fait de même.

Mais dès la nuit tombée, les parents s’assurent que plus personne ne sort. Abdul et sa femme s’inquiètent de l’insécurité qui règne dans le camp. "Le soir, on entend tout le temps des bagarres. On a peur", explique le père de famille.

"Je passe mes journées à guetter un mail de l’administration"

Pas question non plus pour Farah et Riyadh de sortir le soir. Le couple craint particulièrement l’insécurité depuis qu’en octobre 2018, un jeune Syrien a été tué dans une bagarre qui a éclaté entre Syriens et Afghans, juste devant leur conteneur. Plusieurs amis du jeune homme avaient également été blessés.

Depuis cet épisode, presque toutes les familles arabophones (syriennes ou irakiennes) ont quitté le camp. Aujourd’hui 95 % des résidents du camp sont afghans, selon les chiffres du rapport de février 2020 de l’OIM. Farah et son mari craignent que l’on s’en prenne à eux parce qu’ils sont irakiens. Pendant plusieurs mois, ils n’ont pas envoyé leurs filles à l’école de crainte qu’elles ne subissent du racisme.

Depuis trois mois, les deux plus grandes ont finalement repris le chemin de l’école. Les parents, eux, ne savent plus comment s’occuper. Les demandeurs d’asile et réfugiés ont le droit de travailler en Grèce mais la situation économique du pays rend les embauches de personnes immigrées quasi-impossibles.

Cuisinière en Irak, Farah a demandé à une boulangerie si elle pouvait travailler. "On m’a répondu que leur famille avait déjà une situation difficile et que donc il n’était pas question qu’ils embauchent quelqu’un", raconte la mère de famille aux cheveux blonds décolorés. "Je savais que la situation était difficile en Grèce mais pas à ce point", souffle-t-elle. 

Pour s’occuper et gagner un petit peu d’argent, Farah cuisine à domicile et vend les quelques plats qu’elle prépare. Pour elle, son mari et ses filles, la vie est suspendue dans l’attente de la correction des papiers de Farah et Sham. La voix pleine de dépit, Riyadh confie : "Je passe mes journées les yeux rivés sur mon téléphone à guetter un mail de l’administration".

 

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