Ces habitants du village de Klobly dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire sont des rapatriés qui se réintègrent grâce à l'activité économique autour de la pisciculture. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants
Ces habitants du village de Klobly dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire sont des rapatriés qui se réintègrent grâce à l'activité économique autour de la pisciculture. Crédit : Anne-Diandra Louarn / InfoMigrants

Dans l'Ouest de la Côte d'Ivoire, des dizaines de milliers de réfugiés ivoiriens sont rentrés au pays ces dernières années après avoir fui les violences post-électorales de 2010. Leur réintégration est un modèle pour le reste du pays qui a mis en place de nombreux programmes pour inciter les réfugiés, ainsi que la diaspora et les migrants économiques, à rentrer dans leur pays.

Dix ans après la crise post-électorale qui coûta la vie à plus de 3 200 Ivoiriens, la quasi-totalité des réfugiés de la région de Cavally, particulièrement touchée par les violences, sont rentrés chez eux. Malgré les obstacles d'une vie à reconstruire et des blessures à guérir, tous les acteurs politiques, sociétaux et économiques locaux ont joint leurs forces pour rendre cette région de l'Ouest ivoirien à la fois attractive et stable. "À ce jour, plus de 273 000 réfugiés ivoiriens, soit plus de 91 %, ont regagné le pays grâce aux efforts des autorités ivoiriennes et celles des pays d’asile, du Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l'ONU et de ses partenaires. C’est une des performances les plus exceptionnelles pour mettre fin à l’exil en Afrique de l’Ouest", se félicite Angèle Djohossou, la représentante du HCR en Côte d’Ivoire.

Si la région de Cavally fait aujourd'hui figure de modèle de réintégration des anciens exilés, c'est qu'un long chemin a été parcouru avec en première ligne, la chefferie traditionnelle des villages exsangues et hantés par le souvenirs de massacres sanglants. Biento Gnoabo, chef central du village de Zeaglo, raconte qu'il était présent lorsque les tous premiers rapatriés ont commencé à rentrer. "Au début nous étions seuls pour les accueillir, il n'y avait plus d'ONG pour nous soutenir, elles avaient fui pendant les violences. Dans un premier temps nous avons fait en sorte que chacun soit hébergé dans la communauté et nous avons créé des groupes de parole pour essayer de soulager la douleur des rapatriés."

Biento Gnoabo centre chef traditionnel du village de Zeaglo dans lOuest de la Cte dIvoire  Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsTout s'est accéléré lorsque les ONG ont réinvesti le terrain. Entre 2011 et 2019, plus de 12 millions d'euros ont été injectés "par le HCR, grâce à l’assistance des pays donateurs" afin de "faciliter la réintégration des personnes rapatriées", selon Angèle Djohossou. Des abris ont été construits, des points d'eau réhabilités, des écoles rénovées. Les convois de rapatriés se sont également multipliés. "Plus de 6 000 personnes sont rentrées au village et dans les alentours", affirme Biento Gnoabo qui met un point d'honneur à organiser à l'arrivée de chaque convoi un comité d'accueil pour les derniers rapatriés en date. La tradition a, selon lui, un véritable rôle à jouer. "Nous essayons de réparer le tissu culturel et social qui s'est déchiré avec le départ de tant de nos habitants. En organisant des activités culturelles, on veut amener les gens à repenser la tradition et à partager les valeurs essentielles de solidarité, de probité et de partage. Il peut s'agir de chants, de danses, des fêtes avec des plats traditionnels, nous avons de vrais cordons bleus !"

Malgré l'accueil et le soutien, d'aucuns peinent à raccrocher les wagons comme Thomas, un père de famille de deux enfants, qui n'a pas réussi à reprendre son activité d'enseignant. "Imaginez-vous rentrer chez vous et ne plus rien retrouver. De l'herbe avait poussé à l'emplacement de mon salon, des voisins avaient été ensevelis dans les décombres de leur maison. Il a fallu tout reprendre à zéro, squatter chez des gens le temps de retrouver un abri. Il m'a fallu un an pour me sentir de nouveau chez moi", confie-t-il. Pour Joséphine, les années passent mais elle demeure inconsolable. "Avant de fuir, je faisais du maraîchage. Depuis, j'ai perdu mes terres et je dois porter du bois pour gagner ma vie. À mon âge, cela m'épuise, j'ai beaucoup maigri. Je ne me reconnais plus et je ne reconnais plus non plus mon village", souffle-t-elle, résignée.

Josphine rapatrie du village de Zeaglo a tout perdu en fuyant mais aussi en rentrant chez elle Comme elle beaucoup de rfugis ont perdu leurs terres qui ont t vendues ou occupes en leur absence Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsCe qui pousse ces familles à continuer et à se dépasser, c'est l'école de Zeaglo, "la plus grande fierté" de Biento Gnoabo. "Voir que cette école se remplit de nouveau un peu plus chaque année nous donne beaucoup de joie. C'est l'avenir de notre village qui se joue dans cet établissement", poursuit le chef qui est convaincu que la bonne réinsertion des rapatriés passe également par l'éducation. C'est aussi l'avis du directeur, Hervé Gnoko : "L'école a un rôle central pour la réintégration de l'élève mais aussi de sa famille au sein de la communauté. Pendant que les enfants vont à l'école, les parents ne s'inquiètent plus autant pour l'avenir et peuvent se concentrer sur la reconstruction de leur vie." 

Sur les 375 élèves que compte l'établissement, plus de 300 sont des rapatriés. Après avoir connu la déscolarisation et bien souvent le travail dans les champs, l'école est devenue "toute [leur] vie confie" une élève de CM2. "Ce qu'on a vécu c'est injuste", ajoute-t-elle. "Je veux devenir avocate pour défendre les innocents comme nous. Et sa voisine de renchérir : "Moi je serai médecin pour soigner les gens d'ici, surtout ceux qui ont souffert comme moi". Tous ont exprimé un attachement à leur terre natale, lequel est largement entretenu par l'ensemble de la communauté ainsi que par les autorités.

Ces lves de CM2 sont tous des rapatris scolariss  lcole du village de Zeaglo dans lOuest de la Cte dIvoire Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrants

"Notre projet de pisciculture pourrait rapporter des millions à notre village"

Koffi Kouadio, le sous-préfet de Doke, ville située à quelques kilomètres à l'ouest de Zeaglo, mise sur l'économie pour rendre plus attractive la municipalité dont il est en charge. Dans son bureau sombre, des impacts de balles ornent encore les murs. "On était un village résistant, mais je ne veux plus parler du passé. Je dirais que depuis quatre ans maintenant, les rapatriés sont bien réinsérés. Ma priorité n'est plus d'intégrer mais de développer, je pense notamment à la culture du cacaoyer qui marche très bien ici". En tant que représentant local de l'État, il explique recevoir tout de même régulièrement "des instructions" afin de "communiquer au maximum, de rassurer la population et la dissuader de repartir".

Le rôle joué par les représentants des autorités dans les zones de retour a "un impact absolument décisif", selon la représentante du HCR, Angèle Djohossou. "Les préfets ont su gagner la confiance des réfugiés. Cette confiance renouvelée envers les autorités de leur pays a grandement facilité les processus de retour et de réintégration des rapatriés." C'est ainsi que, boosté par la communauté et par les autorités locales, Klobly, un autre petit village situé à peine à quelques kilomètres de la frontière avec le Liberia, renaît actuellement de ses cendres et affiche même un avenir plus prometteur qu'avant la crise de 2010. Ses habitants, majoritairement des rapatriés, ont d'abord eu l'idée de créer un bassin de pisciculture pour leur propre consommation de carpes d'eau douce et pourquoi pas, dans un second temps, à des fins commerciales. Devant le potentiel du projet, le HCR et l'ONG Caritas n'ont pas hésité à financer l'année dernière la construction de deux bassins supplémentaires pouvant accueillir jusqu'à 1 000 poissons chacun.

Un membre de lquipe de terrain de Caritas  droite a form les habitants rapatris du village de Klobly  la pisciculture Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrants"Nous sommes 19 personnes du village impliquées dans cette aventure. On travaille tous ensemble, deux jours par semaine, pour nourrir les poissons ou encore repriser les filets", explique Catherine, une rapatriée de Klobly. "Quand on voit notre activité, rien ne laisse imaginer ce par quoi notre village est passé. Moi c'est la première fois que je retrouve une activité depuis mon retour en 2016. Désormais, on se dit qu'on peut tous s'en sortir, ça a changé notre vie". Le projet fait aussi la fierté de la chefferie du village à commencer par son premier adjoint, Gérard Zon Bohoulou : "On va pouvoir vendre les premiers poissons dans quelques semaines. On pense que le projet peut rapporter des millions de francs CFA au village. Nos voisins au Liberia ont même commencé à venir nous rendre visite, ils veulent déjà commander du poisson ! Cela leur évitera de devoir aller jusqu'au port d'Abidjan pour importer comme ils le font actuellement".

La présidentielle prévue à l'automne suscite des craintes

Devant le succès de la politique de réintégration à la fois sociale, culturelle et économique de ses exilés de l'Ouest, la Côte d'Ivoire veut continuer de rappeler sa diaspora, ses réfugiés et ses migrants dans l'ensemble du pays. Le gouvernement, appuyé par l'ONU et les ONG de terrain, mène depuis plusieurs années de vastes campagnes de sensibilisation pour tenter de dissuader de potentiels candidats au départ. De nombreux programmes ont également été mis sur pied afin d'inciter les Ivoiriens à rentrer chez eux et participer à l'économie de leur pays, comme celui de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui a permis à plus de 6 000 migrants de retour d'Europe, de Libye ou encore de Tunisie de rentrer et de lancer une activité grâce à un pécule de 165 000 francs CFA (environ 250 euros).

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"Notre volonté d'aider les Ivoiriens à rentrer est totale", déclare Issiaka Konaté, le directeur de la Direction des Ivoiriens de l'Extérieur (DGIE). "Le programme de l'OIM est une seconde chance pour les jeunes qui se sont trompés mais l'opportunité de réinsertion qu'on leur donne est loin d'être un droit", tient-il à nuancer, de peur de voir "un appel d'air" se créer "envers ceux qui sont restés". Le directeur explique que les programmes de réinsertion sont nés par nécessité de refaire une place aux Ivoiriens de l'extérieur, qu'ils soient réfugiés ou immigrés, et plus récemment pour tendre la main aux victimes de réseaux de trafiquants. "C'est d'ailleurs pour cette raison qu'en Côte d'Ivoire, le dispositif légal a été mis à jour, les lois ont été renforcées sur la question de la traite et du trafic illicite des migrants et des commissions nationales ont été montées", défend-t-il. Pour la diaspora, un arsenal de mesures ont aussi été prises, notamment en proposant régulièrement des appels d'offres aux Ivoiriens de l'étranger, en leur permettant d'être représentés au Sénat, ou encore en les récompensant chaque année à l'occasion du "prix du meilleur Ivoirien de l'extérieur". Dès l'année prochaine, des mesures d'allègement fiscal et d'aide à la création d'entreprise doivent aussi voir le jour.

Mais avant cela, il est une échéance qui inquiète beaucoup au sein de la population, celle de l'élection présidentielle prévue pour l'automne 2020. "Lorsque vous avez été mordu par un serpent, le ver de terre vous fait peur", résume Biento Gnoabo, chef du village de Zeaglo dans l'Ouest. "Cela ne fait que quatre ans que nous sommes revenus à la vie et nous avons déjà des habitants qui se disent prêts à repartir car ils craignent de nouvelles violences post-électorales", affirme le sage qui a décidé, il y a trois semaines, de convoquer tous les chefs des communautés alentours. "Nous leur avons parlé de la paix et de la cohésion sociale qu'ils doivent prôner absolument dans leurs villages, car nous restons convaincus que seul le dialogue et les échanges peuvent dissiper la peur". Le HCR aussi se prépare : "Nos équipes sont déployées sur terrain et elles viennent d’ailleurs d’effectuer des missions pour mettre en place un plan de contingence préventif et réactif pour répondre à toute situation d’urgence à l’intérieur du pays et aussi faire face à d’éventuel afflux des pays limitrophes qui attentent des échéances électorales vers la période d’octobre."

 

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