Depuis qu'elle vit à Lille, Masomah Alizada s'entraîne sur les routes du Nord. Crédit : Thierry Communal.
Depuis qu'elle vit à Lille, Masomah Alizada s'entraîne sur les routes du Nord. Crédit : Thierry Communal.

Depuis plusieurs mois, Masomah Alizada s’entraînait avec acharnement pour espérer pouvoir intégrer l’équipe olympique des réfugiés. La jeune cycliste afghane soutient la décision de reporter les JO d’un an en raison de la pandémie de coronavirus mais s’inquiète de l’organisation de son année.

Son vélo est à l’arrêt. Depuis le 16 mars, Masomah Alizada, 23 ans, est confinée. La jeune cycliste afghane, réfugiée en France avec sa famille depuis 2017, a quitté Lille où elle étudie et s’entraîne pour rejoindre le domicile de ses parents, à Orléans.

C’est de là-bas qu’elle a appris, mardi 24 mars, que les Jeux olympiques de Tokyo, prévus en août 2020, allaient être reportés – au plus tard à l'été 2021 - en raison de la pandémie de coronavirus.

Pour Masomah, que les médias ont souvent surnommée "la petite reine de Kaboul", cette décision était indispensable "pour la santé de la population mondiale". Mais, pour la jeune femme, c’est tout de même une grande déception après une année de sacrifices. En novembre dernier, elle avait obtenu une bourse du comité olympique pour se préparer aux Jeux. La liste des athlètes pouvant rejoindre l’équipe olympique des réfugiés devait être dévoilée en juin.

"Je suis un peu triste parce que, cette année, j’avais décidé de ne faire que du vélo pour préparer les JO. J’avais conclu un accord avec mon université pour n'étudier que trois matières. Je n’ai pas participé aux travaux pratiques, aux travaux dirigés, etc., donc j’ai raté mon année scolaire. Et l’année prochaine, je devrais peut-être faire de nouveau la même chose", s’inquiète la cycliste, étudiante en génie civil à Polytech Lille.

Malgré tout, Masomah reste positive. "Bien sûr je vais continuer le cyclisme tout de même, je vais rattraper ma scolarité l’année prochaine ou celle d’après. Je suis encore jeune !", lance-t-elle en riant. 

La jeune fille tente de prendre la situation avec philosophie. Empêchée de s’entraîner par le confinement, elle compte bien profiter de ces semaines d’inactivité pour perfectionner son français. "Ca facilitera ma scolarité l’année prochaine parce qu’il y a encore plein de mots français que je ne comprends pas."

Ligne de départ

Pour Thierry Communal, l’un de ses entraîneurs, aussi, le report des JO était inévitable. S’il mesure la déception que peut représenter pour Masomah cette décision, il lui rappelle régulièrement les priorités qu’ils ont établies ensemble. "Je lui dis toujours que ce qui est important c’est le symbole qu’elle incarne et pas sa personne, et qu’il faut qu’elle reste elle-même." C’est sans doute aussi grâce à ce symbole que Masomah a obtenu sa bourse du comité olympique.  

Ni Thierry Communal, ni Masomah Alizada, ne se font d’illusions. La jeune Afghane est loin du niveau sportif des athlètes susceptibles d’être sélectionnées pour l’épreuve de course cycliste sur route des Jeux Olympiques. "Il n’y a que 67 femmes au niveau mondial qui pourront participer à l’épreuve. Dans chaque pays, il y a un niveau très, très élevé. Mais le plus important est que Masomah soit sur la ligne de départ", souligne l'entraîneur.

Car la jeune femme est un magnifique symbole d’émancipation féminine et d’intégration. Menacée en Afghanistan à cause de sa passion pour le cyclisme -  qu’elle pratiquait à Kaboul avec sa sœur Zahra -, elle a dû fuir son pays avec sa famille et demander l’asile en France.

A son arrivée, il a fallu apprendre le français et reprendre une scolarité. Pas question pour autant d’abandonner le vélo. Devenues étudiantes à l’université de Lille, Masomah et sa sœur ont poursuivi leurs entraînements sur les routes du Nord.

Musulmane pratiquante, Masomah glisse une fine cagoule de sport sous son casque. Un détail qui, pour son entraîneur, revêt une grande importance. "Pour moi dans cette histoire, le sport n’est pas l’essentiel. Le plus important, c’est que les femmes de son pays et des autres pays de la région voit qu’une femme qui pratique sa religion peut faire du vélo et que tout se passe bien", affirme-t-il.

"Les femmes peuvent faire tout ce qu’elles veulent"

Bien consciente d’incarner le symbole d’une jeune femme musulmane, moderne, sportive et épanouie, Masomah sait que sa participation aux JO bousculerait les préjugés, en France comme en Afghanistan.

"Dans mon pays, les gens pensent que les femmes sont trop faibles pour faire du vélo. Si je participe aux JO, je pourrai dire que les femmes peuvent faire tout ce qu’elles veulent", s’enthousiasme-t-elle. "Je regrette de ne pas pouvoir officiellement représenter mon pays mais, même en concourant sous la bannière de l’équipe des réfugiés, je reste une femme afghane. Et être sous le drapeau olympique, qui est blanc, c’est aussi un symbole. Le blanc représente la paix et c’est ce dont nous avons besoin en Afghanistan."

La jeune femme espère poursuivre la voie ouverte par Tahmina Kohistani. Cette athlète afghane, spécialiste du 100m, avait été en 2012 la seule femme sélectionnée pour représenter l'Afghanistan aux Jeux Olympiques de Londres.

A son retour au pays, Masomah et l'équipe de sport de son école étaient allées la féliciter au comité olympique de Kaboul. "Parmi les athlètes de course à pieds, il y avait cinq garçons et Tahmina Kohistani. Elle n’avait pas gagné mais elle était très fière d’avoir pu participer à la compétition", se souvient Masomah. Une philosophie que la jeune femme a déjà fait sienne.

 

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