Issiaka Konaté chapeaute la Direction des Ivoiriens de l'extérieur dont la mission est de mettre en oeuvre la politique gouvernementale relative aux Ivoiriens expatriés et migrants. Crédit : Anne-Diandra Louan / InfoMigrants
Issiaka Konaté chapeaute la Direction des Ivoiriens de l'extérieur dont la mission est de mettre en oeuvre la politique gouvernementale relative aux Ivoiriens expatriés et migrants. Crédit : Anne-Diandra Louan / InfoMigrants

Dans une interview accordée à InfoMigrants, Issiaka Konaté, le directeur de la Direction Générale des Ivoiriens de l'Extérieur (DGIE), lance un appel à la jeunesse de son pays dont une partie continue de rêver d'Europe malgré la dangerosité de la route de l'exil. Il exhorte les jeunes à voyager via les voies légales, à se former davantage et à se tourner vers des métiers d'artisanat encore trop souvent moqués.

InfoMigrants : Pourquoi certains Ivoiriens continuent de prendre la route de l'exil vers l'Europe alors que l'on en connaît désormais les dangers et que l'économie ivoirienne se porte plutôt bien ?

Issiaka Konaté : L'économie ivoirienne se porte très bien, nous sommes aussi un pays stable politiquement qui revient de loin lorsque l'on voit par exemple l'évolution et la transformation de la ville d'Abidjan depuis 2011. Mais cette transformation qui n'en est qu'à ses débuts a besoin de l'appui des jeunes, c'est à dire de travailler dans le domaine du bâtiment et de l'artisanat par exemple. J'ai récemment reçu dans mon bureau un monsieur qui est cordonnier. Il m'a expliqué avoir commencé son activité avec 15 000 francs CFA (environ 23 euros). Aujourd'hui il revendique un chiffre d'affaires de 150 000 euros par an et emploie 16 personnes. Comment pouvez-vous m'expliquer qu'il n'y a aucun intérêt pour le domaine de la cordonnerie dans le pays ? Ça m'a fait tilt. 

Ceci montre bien qu'il y a encore des domaines qui ne sont pas exploités. Le problème c'est que la jeunesse regarde comme modèle de développement et comme modèle de réussite sociale, tout ce qui est en dehors de ses frontières. Ces mêmes jeunes se comparent à des réalités qui sont complètement différentes. Certains pensent encore pouvoir suivre d'obscures filières pour réussir dans le foot en Europe, d'autres me disent souvent qu'un proche ou que leur cousin en France parvient à gagner un million de francs CFA par mois. Cela représente 1 500 euros. Lorsque j'étais expatrié à Londres avec un salaire supérieur à cela, j'avais du mal à joindre les deux bouts. C'est ce que j'appelle une réalité qui est complètement différente et que les jeunes d'ici peinent à voir.

>> A (re)lire : "Les jeunes Ivoiriens connaissent les dangers de la route migratoire, mais ils s'y risquent pour devenir quelqu'un"

Je pense que nous avons également besoin d'une meilleure harmonisation politique dans tous les pays de départ, de transit et d'accueil. A commencer par la CEDEAO : il faut, par exemple, arrêter de présenter Agadez, au Niger, comme le hub parfait pour se rendre en Libye. On crée ainsi des zones de confinement à l'intérieur de la zone de libre circulation. Ceci favorise le développement de certains réseaux illicites. C'est comme si on disait à un ressortissant de l'Union européenne : 'Vous avez le droit d'aller dans toutes les villes françaises à l'exception de Lille car vous êtes à côté du Royaume-Uni et vous allez forcément vouloir traverser la Manche'. C'est à nous de déconstruire ces schémas et de prendre des mesures pour combattre ces réseaux de trafiquants. S'il n'y a pas une meilleure collaboration entre pays et qu'on continue de s'accuser mutuellement, on continue d'alimenter le système.

IM : Que voulez-vous dire aux candidats à l'exil ?

I.K. : On ne veut pas dire aux Ivoiriens 'Ne bougez pas', on leur dit : 'Bougez en ayant les documents nécessaires'. On a le droit de voyager mais il y a des procédures à respecter en fonction des pays. La preuve : un Ivoirien n'a pas besoin de visa pour aller au Ghana, au Maroc ou encore en Equateur ! Oui, il est vrai que lorsque l'on regarde le Henley passeport index (un classement des passeports pouvant voyager vers le plus de destinations à travers le monde), on se rend compte que la répartition n'est pas juste, que la capacité à voyager d'un Ivoirien est faible. Il n'y a d'ailleurs aucun pays africain dans le top 10 de ce classement. Mais d'autres solutions pour voyager légalement existent. Je pense notamment au domaine de l'éducation et aux visas étudiants. Je souhaite que les jeunes Ivoiriens continuent de se former et qu'il n'hésitent pas à partir étudier dans un pays qui a plus de compétences dans leur domaine.

Ces enfants en petite section de lcole primaire de Zeaglo dans louest de la Cte dIvoire sont presque tous des rapatris Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsCe que je veux passer comme message aux candidats à l'exil, c'est que l'Afrique est le continent de l'avenir. Tout est à faire chez nous, nous sommes dans une société en pleine évolution avec 77% de jeunes de moins de 35 ans. On a besoin de main d'oeuvre dans le bâtiment et l'artisanat, mais aussi d'ingénieurs compétents, de cadres dans les technologies de pointe, etc. Autant le monde crie à la démographie africaine, autant moi je crie à la chance de la démographie africaine.

IM : Qu'avez-vous mis en place pour inciter ceux qui sont déjà partis à rentrer en Côte d'Ivoire ?

I.K. : Nous avons tout un tas de programmes pour la diaspora ivoirienne. Il y a souvent des appels à candidatures ou des appels à projets de la part du gouvernement. L'Etat fait aussi des efforts pour intégrer et écouter les conseils de la diaspora au Conseil d'économie sociale culturel et environnemental. Et la diaspora est, par ailleurs, représentée au Sénat.

Nous organisons également régulièrement les Forums de la diaspora. Lors de sa dernière édition, nous avons signé une convention avec le Fonds de Solidarité Africain afin de mettre en place un dispositif d'appui pour l'investissement des Ivoiriens de l'extérieur. Ainsi, à compter de l'an prochain, un Ivoirien de l'extérieur qui crée une entreprise pourra être aidé, si on estime que ce projet est porteur, innovant et peut être générateur de revenus.

Nous faisons aussi beaucoup d'efforts pour récompenser la diaspora notamment avec le prix annuel du meilleur Ivoirien de l'exterieur à qui on accorde une enveloppe de 15 000 euros, qu'il s'agisse d'un responsable d'une association, d'un petit chef d'entreprise ou d'un Ivoirien lambda qui s'est distingué. Et organise aussi des 'afterworks' pour que les anciens expatriés puissent se reconstruire un réseau ici.

IM : Que proposez-vous pour ceux qui ont pris la route clandestinement vers l'Afrique du Nord ou vers l'Europe, mais qui ont échoué dans leur projet migratoire et vivent isolés à leur retour au pays ?

I.K. : La politique actuelle de réinsertion est née du fait que nous avons compris que certaines personnes étaient victimes de réseaux. C'est d'ailleurs pour cette raison que les lois ont été renforcées sur la question de la traite et du trafic illicite des migrants. On a aussi mis en place des commissions nationales qui traitent de ces différentes questions.

Notre volonté d'aider les Ivoiriens de retour est totale. Toutefois, être migrant ne nous donne pas un statut particulier de personne à aider définitivement. Il faut faire attention à ne pas créer un hiatus entre l'Ivoirien lambda qui est resté en Côte d'Ivoire et l'Ivoirien qui a choisi de voyager malgré les différents défis qui l'attendaient. Les personnes qui reviennent dans le cadre du plan de retour volontaire financé par Le Fonds fiduciaire d'urgence de l'Union européenne (UE) avec l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) peuvent démarrer grâce à un pécul de 165 000 Francs (environ 250 euros). Plus de 6 000 personnes sont ainsi revenues en trois ans, c'est énorme. Elles bénéficient aussi de vivres et parfois d'un hébergement d'urgence pour quelques jours à leur sortie de l'aéroport. Ensuite, elles peuvent entrer dans le programme de réintégration. Il s'agit d'une seconde chance mais ce n'est pas un droit. Car si on rentre dans cette logique, ça va créer une dichotomie et un appel d'air envers ceux qui sont restés. Lorsque vous ratez et qu'on vous donne une deuxième opportunité, il faut être patient, persévérant et humble. Ce sont les trois qualités essentielles pour réussir en Afrique. Le jeune qui rentre doit faire preuve d'humilité, et cela passe aussi par refuser la pression familiale selon laquelle un retour serait un échec. Ces personnes ont forcément appris des choses et elle ont eu la chance énorme d'avoir sauvé leur vie. Cette chance, il faut la transformer en réussite.

Les candidats au dpart sont nombreux dans ce bidonville du chic quartier de Cocody  Abidjan Crdit  Anne-Diandra Louarn  InfoMigrantsOutre le programme de retour volontaire de l'OIM que nous soutenons, nous avons mis en place des comités de lutte contre la migration irrégulière dans 10 régions de départ à travers le pays. Ils s'articulent autour de trois rôles principaux : la réinsertion des migrants de retour, la sensibilisation de proximité et le démantèlement des réseaux de passeurs. Supervisé par le préfet, chaque comité régional fait appel aux responsables religieux, aux leaders locaux de la jeunesse et ceux du droit des femmes, mais aussi à la chefferie traditionnelle ainsi qu'aux ONG. Tout le monde est présent. L'idée, c'est de partir de la base.

IM : Dans quel(s) domaine(s) pensez-vous avoir des progrès à faire ?

I.K. : Nous sommes dans une société qui a à peine 60 ans d'existence. Peut-être sommes nous trop prompts à vouloir la juger ? Peut-être est-elle trop jeune pour parvenir à comprendre dès aujourd'hui certains défis ? Pour autant, il est fondamental de continuer d'investir dans l'éducation. C'est ce qui va nous permettre progressivement d'avoir les employés, les cadres et les ingénieurs dont nous manquons pour relever le défi du développement. C'est pour cela que nous essayons de sensibiliser la jeunesse de retour ici mais aussi les Ivoiriens qui se trouvent dans certains quartiers défavorisés dans le nord de Paris par exemple.

>> A (re)lire : Reportage : l'Ouest ivoirien, un modèle de réintégration pour ceux qui rentrent de l'exil

Cela dit, nous avons encore des progrès à faire sur la réintégration qui est perçue, à tort, comme le moyen de toucher de l'argent liquide et d'accéder au domaine de son choix. Il faut plutôt créer des vocations et changer les choses culturellement pour que la réintégration soit durable. Les Ivoiriens doivent accepter le travail avec un grand T. Il faut arrêter de ridiculiser celui qui a le travail de cordonnier, celui qui est coiffeur ou plombier, arrêter de minimiser tous ces emplois nécessaires au bon fonctionnement de la société et encourager les gens à aller vers ces secteurs avec fierté. Pour y parvenir, nous avons la chance d'avoir 77 établissements de formation professionnelle à notre disposition en Côte d'Ivoire.

Propos recueillis par Anne-Diandra Louarn, envoyée spéciale en Côte d'Ivoire

*Quartiers d'Abidjan, la capitale économique de Côte d'Ivoire.

 

Et aussi