Crédit : Leslie Carretero
Crédit : Leslie Carretero

En Syrie, Mahassen Dib était comptable. En France, elle a dû tout réapprendre. La langue, la culture mais aussi et surtout un nouveau métier. À plus de 60 ans, cette femme coquette est ainsi devenue cuisinière.

"Deux soupes et un plat s’il te plait", lance la serveuse de ce petit restaurant du 3ème arrondissement de Paris à la cuisinière. Et en cette veille de week-end, le Troisième café qui sert une quarantaine de repas par midi est en pleine ébullition. Mahassen Dib, équipée d’un tablier assorti à son rouge à lèvres s’active donc derrière les fourneaux.

Fuir son pays

Pourtant quelques années plus tôt, cette Syrienne de 64 ans, qui en paraît dix de moins, n’aurait jamais imaginé travailler dans un restaurant parisien. Mais comme plus de 4 millions de ses concitoyens, elle et son mari Ibrahim ont dû fuir la Syrie en proie à la guerre civile depuis 2011.

Arrivée en France le 9 mars 2013, Mahassen demande un visa de seulement un an, "croyant que la guerre serait terminée". Quatre ans plus tard elle n’attend toujours qu’une chose : "que le conflit s’arrête et que les gens reviennent au pays", dit-elle dans un français hésitant mais plus que correct.

En Syrie, la famille avait une vie confortable : un appartement dans un bon quartier de Damas, des terres dans un village proche de la capitale, un travail de comptable dans une entreprise d’assurance pour elle et d’ingénieur pour lui. À l’écouter raconter son histoire on comprend vite que si elle avait pu, Mahassen serait restée dans son pays. Mais sa fille qui vit en France depuis plus de 10 ans a insisté pour que le couple trouve refuge à Paris. Un temps hébergés chez elle, les époux et leur fils cadet vivent désormais dans un petit trois pièces du 2ème arrondissement.

Crédit : Leslie Carretero

S’intégrer en France

Cependant, les débuts sont compliqués. En attendant de trouver du travail, la famille puise dans ses économies. Le couple touche également le RSA (revenu de solidarité active) pendant trois mois. Mais pour cette femme indépendante qui a travaillé toute sa vie, il paraissait inconcevable de ne rien faire. "Je m’ennuyais toute la journée et on avait besoin d’argent pour payer le loyer, se nourrir et aider notre plus jeune fils", avoue-t-elle d’une voix douce : Mahassen ne parle pas très fort, comme si elle avait peur de déranger.

Sans travail, la mère de famille, récemment devenue grand-mère occupe donc ses journées en suivant des cours de français quatre fois par semaine. "J’avais quelques bases car j’ai étudié le français en 2ème langue pendant toute ma scolarité", explique-t-elle.

C’est seulement un an et demi après son arrivée en France que cette francophile décroche enfin du travail. Par sa fille, elle entend parler d’un poste de cuisinière en 35 heures dans un restaurant solidaire. Le concept : offrir des repas gratuits aux plus démunis grâce aux pourboires laissés par les clients qui sont tous des résidents du quartier et font partie des 4 000 adhérents de l'association Les amis du Troisième café.

Mahassen qui n’a jamais exercé ce métier ne trouve rien d’illogique là-dedans. "En Syrie, on faisait beaucoup de fêtes à la maison. On recevait 40 personnes et à chaque fois je cuisinais pour tout le monde", raconte celle qui était encore il y a peu de temps totalement étrangère à la cuisine française. Mais elle l’assure fièrement : "j’ai ajouté une touche syrienne aux plats que je prépare pour le restaurant". Ce jour-là en effet, le dessert du jour est une recette syrienne à base de semoule, le namoura. Un succès ! À la fin du service, le plat vide révèle les talents de cuisinière de Mahassen. Et les clients sont ravis, "c’est toujours très bon ici", assure l’un d’eux.

Une trentaine de bénévole fait tourner ce restaurant solidaire qui compte également six salariés dont deux à temps plein. C’est le cas de Mahassen qui travaille chaque jour de 8h30 à 15h30. Payée au Smic, son salaire est assuré à 70% par l’État dans le cadre d’un CUI, contrat unique d’insertion. Elle assure aimer son nouveau travail même si avoue-t-elle "ça me manque de ne pas parler arabe. C’est vraiment très dur d’être déracinée." Quand on lui demande ce qu’on peut lui souhaiter, sa réponse fuse : "que la guerre se termine et qu’on puisse tous rentrer chez nous".

 

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