L'entrée d'une résidence sociale Coallia dans le 13 arrondissement de Paris, avant le début du confinement en vigueur depuis le 17 mars en France. Crédit : Google Street View (capture)
L'entrée d'une résidence sociale Coallia dans le 13 arrondissement de Paris, avant le début du confinement en vigueur depuis le 17 mars en France. Crédit : Google Street View (capture)

Entassés à plusieurs dans des chambres, les travailleurs migrants vivant en foyers, et parfois même dans des squats informels, sont contraints à la promiscuité et à quelques entorses au confinement. L'inquiétude touche autant les résidents que le personnel qui doit faire preuve d'une vigilance accrue, surtout en Île-de-France, région la plus touchée par le coronavirus et qui subit déjà de plein fouet la sur-occupation des logements.

Omar* a bien appris les gestes barrières pour se protéger du coronavirus, mais dans la chambre exiguë du foyer pour travailleurs migrants dans lequel il vit, en région parisienne, difficile de les appliquer. "On est bien informés, il y a des affiches partout dans les parties communes et on reçoit des communications régulièrement, mais j'ai l'impression que, si je dois attraper ce virus, rien y changera", confie-t-il, résigné. Il faut dire qu'Omar partage sa chambre avec trois autres travailleurs qui, comme lui, n'ont qu'un lit une place pour seul espace personnel.

"Les journées sont longues, on a l'impression que chacun scrute si le voisin a des symptômes, s'il tousse, s'il a l'air malade. C'est pesant et pas rassurant du tout car si l'un de nous quatre attrape le coronavirus, c'est sûr que les trois autres l'auront aussi et peut-être même le reste de notre étage", poursuit-il, tout en saluant le travail du personnel qui continue de venir nettoyer les parties communes du foyer.

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En cette période inédite de pandémie, la propreté est la priorité d'Adoma, l'un des principaux bailleurs sociaux gérant les résidences sociales et foyers de travailleurs migrants en France. "Le ménage continue d'être assuré par notre prestataire. De notre côté, on s'assure qu'ils soient bien présents et ensuite qu'ils mettent bien l'accent sur le nettoyage des poignées, interrupteurs etc. Les cuisines et sanitaires en commun sont nettoyés plusieurs fois par jour", affirme Namori Keita, directeur de foyers dans la région Auvergne-Rhône Alpes.

Chez Coallia, autre acteur majeur du secteur, il a fallu s'adapter à la crise, le ménage étant assuré par des collaborateurs en interne. "L'absentéisme du personnel d'entretien est inférieur à 30%, donc on s'en sort. Nous avons toutefois dû aménager les horaires : ils ne travaillent que trois ou quatre heures par jour et s'occupent en priorité de la désinfection des parties communes", explique pour sa part Nordine Djebarat, directeur pour la région Île-de-France.

Communication et "organisation militaire" au quotidien

Outre les questions de ménage et de désinfection, les deux bailleurs misent sur la communication pour traverser la crise. "Nous faisons de l'information individualisée dans nos résidences sociales. Dans les foyers, des courriers avec les gestes barrières et le numéro de téléphone d'un responsable référent ont été envoyés, ainsi que des vidéos en plusieurs langues. Nous maintenons également un lien étroit avec nos comités de résidents qui servent de relais entre notre public et nous", détaille Nordine Djebarat qui explique que le personnel de terrain de Coallia est équipé a minima de masques et que les bureaux ont été aménagés (plexiglass de protection, fil du lecteur de cartes bancaires rallongé, télétravail en alternance etc.) "C'est une organisation militaire au quotidien", résume-t-il. Du côté d'Adoma, un affichage en 21 langues a été déployé sur tous les sites ainsi qu'une plateforme téléphonique pour toute question de résidents, notamment en cas d'apparition de symptômes. Adoma affirme aussi effectuer "une veille sociale et technique" grâce à des visites de terrain régulières et maintenir le contact par des appels ou des SMS avec ses résidents vulnérables.

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Pour respecter au mieux les règles de confinement et croiser le moins de résidents possible, Omar prend sa douche aux heures des repas. Il mange également un peu plus tard qu'habituellement. "Pas le temps de concocter de bons petits plats, je fais ce qui est le plus rapide pour passer moins de temps en cuisine, et j'essaie de toucher le moins de choses possible, c'est comme un défi", raconte-t-il sur un ton presque amusé, avant de reprendre son sérieux : "Par contre, si je tombe malade, je sais que je dois m'isoler des autres, mais on est déjà les uns sur les autres, où vais-je aller ?", s'interroge-t-il.

En région Auvergne-Rhône Alpes, Adoma explique travailler en lien étroit avec les autorités préfectorales et l'Agence Régionale de Santé (ARS). "Aujourd'hui, nous avons huit centres d'hébergement d'une capacité d'environ 360 places où sont transférés des malades qui ne peuvent pas s'isoler, comme nos résidents", souligne Namori Keita d'Adoma qui n'a relevé, pour l'heure, que 11 cas avérés de Covid-19 parmi ses 12 000 résidents - tous en chambre individuelle - et aucun décès.

En région parisienne, tensions et sur-occupation des logements

Mais en région parisienne où la population de travailleurs migrants est plus concentrée, la situation est différente, et la tension est palpable : Nordine Djebarat de Coallia dénombre 47 personnes atteintes et 10 décès sur ses 13 500 lits. "Notre plus grande angoisse c'est que l'un de nos foyers avec des chambres collectives pouvant aller jusqu'à huit personnes devienne un cluster de l'épidémie", confie-t-il. S'ajoute "un véritable problème de suroccupation" en Ile-de-France qui touche même les résidences sociales de Coallia, des foyers réhabilités en logement censés être individuels. Dans les faits, "au lieu d'être seuls, les résidents se retrouvent à deux ou trois, ce qui rend le confinement encore plus compliqué", selon Nordine Djebarat. "En Seine-Saint-Denis, la situation est critique. On a même des gens en situation irrégulière, principalement des Africains subsahariens, qui occupent sans notre accord des couloirs ou des parties communes car ils n'ont nulle part où aller".

D'autres, les anciens du foyer Bara de Montreuil fermé à l'automne 2019, sont agglutinés dans un squat rue Stalingrad dans des conditions sanitaires déjà déplorables d'ordinaire et qui laissent craindre le pire aujourd'hui. "On voit des centaines de morts annoncés chaque jour. Le jour où le virus va arriver ici, ça va être une catastrophe", s'inquiète l'un d'eux interrogé au micro de France 24 au milieu des lits superposés où dorment plus de 270 travailleurs migrants. Pour la plupart sans-papiers, ils sont actuellement au chômage mais ne peuvent pas bénéficier des aides gouvernementales. Des associations se relaient pour leur distribuer à boire et à manger.

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Contraints à la promiscuité et aux entorses au confinement, ces migrants s'inquiètent, tout comme Omar, de n'avoir nulle part où aller en cas de symptômes de la maladie, ni de pouvoir éviter la contagion si l'un d'eux est atteint. Ils demandent à la préfecture et à la mairie de Montreuil de mettre, dans les plus brefs délais, à leur disposition un lieu qui pourra accueillir tout le monde dans le respect des règles du confinement. Adoma a indiqué, le 2 avril, travailler aux côtés de Médecins du Monde à l'ouverture en Seine-Saint-Denis "d'un centre dédié aux personnes hébergées ou à la rue ayant été diagnostiquées positives au coronavirus mais ne nécessitant pas une hospitalisation".

Coallia, de son côté, assure s'être mis "en ordre de marche pour préparer des espaces de confinement" afin d'accueillir des malades n'ayant pas besoin d'hospitalisation dans chacun de ses établissements. Il peut s'agir de réquisitionner tout un étage ou bien juste un salon commun ou une salle de prière. "On travaille avec l'ARS et la préfecture pour mobiliser d'autres sites, desserrer certains foyers, organiser le transport de personnes infectées, la livraison de repas etc.", précise encore Nordine Djebarat. "L'inquiétude est présente pour tous, que ce soit les résidents ou nos salariés. Pour l'instant, la situation ne nous échappe pas, mais on sait que tout peut changer en quelques heures". Même état de fébrilité chez Omar qui craint un relâchement des efforts de chacun : "La fin du confinement ? Je n'y pense même pas ! Chaque jour passé sans le coronavirus est une victoire. Et le lendemain, une nouvelle bataille à livrer", conclut-il.

*Prénom modifié à la demande de l'intéressé

 

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