Image d'illustration de migrants à Erdine, à la frontière turco-grecque. Crédit : Reuters
Image d'illustration de migrants à Erdine, à la frontière turco-grecque. Crédit : Reuters

InfoMigrants a reçu le témoignage de Karl, Haïtien de 22 ans, qui vit en Turquie. Le jeune homme, qui habitait au Brésil, espérait rejoindre l'Europe via l'Ukraine. Mais les choses ne sont pas passées comme il le souhaitait. Il raconte son histoire.

"Je m'appelle Karl*, j'ai 22 ans et je suis originaire d'Haïti. J'ai quitté mon pays en 2018 pour aller au Brésil.

J'ai vécu deux ans à São Paulo : je travaillais et je suivais des cours de comptabilité.

Un jour, l'ami avec qui je vivais a décidé de partir en Europe. J'ai décidé de le rejoindre. Il m'a donc mis en contact avec son passeur ukrainien qui m'a demandé 1 000 dollars (environ 920 euros, NDLR).

En janvier, j'ai pris un avion en direction de Kiev, avec une escale à Istanbul. Mais arrivé en Turquie, ils ont refusé que je monte dans l'avion qui se rendait en Ukraine car je n'avais pas de lettre d'invitation. C'était le début de mes galères !

Ils m'ont fait sortir de la zone d'embarquement et je suis resté huit jours à l'aéroport. Je dormais là-bas. Je n'avais nulle part où aller, je ne connaissais personne en Turquie et je n'avais que 200 dollars sur moi (183 euros, NDLR). J'avais tout donné au passeur, qui ne répondait plus.

Je voulais retourner au Brésil mais je n'avais pas d'argent pour payer mon billet.

"Les policiers grecs m'ont battu avec des barres de fer"

Un jour à l'aéroport j'ai rencontré un Tunisien qui m'a proposé d'aller en Europe avec lui, via la Grèce. J'ai accepté, je n'avais rien d'autre à faire.

On a pris un train en direction d'Erdine (ville turque frontalière de la Grèce, NDLR). Après deux jours sur place, nous avons traversé la frontière turco-grecque par la forêt.

Le passage de la frontière a été très facile. J'étais étonné car je m'attendais à devoir me cacher, à croiser des policiers ou des militaires mais rien de tout cela n'est arrivé.

Arrivé côté grec, j'ai pris un bus en direction de Thessalonique. J'étais le seul à avoir mon passeport donc la vendeuse a accepté de vendre un ticket à moi uniquement. J'étais sur le point d'atteindre la ville quand la police a contrôlé le bus et m'a fait sortir.

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Ils m'ont mis dans une voiture. Je ne savais pas où on allait, j'avais peur car on est passé par la forêt et je pensais qu'ils allaient me tuer. Après quelques heures de route, ils m'ont finalement mis dans une cellule où il y avait des dizaines d'autres migrants.

Ils ont pris tout ce que j'avais : mon téléphone, mon argent, mon sac à dos, etc. Heureusement, j'avais caché mon passeport sur moi et j'ai pu le garder.

Je suis resté dans cette cellule environ cinq heures. Vers 20h, les policiers ont ouvert les portes de la cellule et ont commencé à nous battre : ils nous frappaient avec des barres de fer ou des bâtons. Certaines femmes n'arrivaient même plus à marcher tellement les coups pleuvaient. J'avais envie de pleurer, c'était un cauchemar.

"En Bulgarie, ils ont refusé que je demande l'asile"

Ensuite, les policiers nous ont fait monter dans un fourgon et nous ont déposé à la frontière, côté turc. Les policiers turcs sont arrivés quelque temps plus tard et nous ont emmené en centre de rétention pour seulement quelques heures.

Quand j'ai été relâché, je n'avais nulle part où aller. J'ai pris un bus vers Istanbul et j'ai passé plusieurs nuits à vivre sous un pont. J'avais peur car je connais pas la ville mais je n'avais pas le choix.

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Un jour, j'ai rencontré un groupe de migrants dans la rue qui voulaient entrer en Europe via la Bulgarie alors je les ai suivi. Une fois encore, je suis le seul à avoir réussi à prendre le train car j'avais mon passeport sur moi.

Je suis arrivé à Sofia, la capitale bulgare, sans encombre. Je me suis présenté à un poste de police pour déclarer mon identité et demander l'asile. Les policiers ont refusé. Ils m'ont demandé de sortir mais je n'ai pas voulu. Face à mon insistance, ils m'ont frappé violemment. Puis, ils m'ont fait signer des papiers de force et m'ont renvoyé en Turquie.

Une nouvelle fois, je dormais dehors dans les rues d'Istanbul. J'ai fait la rencontre d'un Nigérien qui m'a proposé de travailler dans son restaurant comme plongeur. J'ai accepté mais c'était un enfer : avec d'autres étrangers, on travaillait 24h/24 et on n'avait pas le droit de sortir. Nous dormions dans des chambres au-dessus du restaurant. Le patron ne voulait pas nous payer car il disait qu'on était nourris et hébergés. C'était de l'esclavage !

"Le coronavirus complique notre quotidien déjà précaire"

Dans le restaurant, j'avais fait la connaissance d'un Congolais. Je l'ai appelé pour qu'il me sorte de là. Il a proposé de m'héberger chez lui alors je suis sorti discrètement du restaurant et je l'ai rejoint.

Il m'a aidé à trouver du travail dans une usine de la ville. On travaillait 12 heures par jour, c'était très fatiguant mais au mois j'étais payé.

Avec la crise du coronavirus, l'usine a fermé. Nous n'avons pas d'argent pour payer le loyer et le propriétaire réclame son dû. Nous n'avons rien à manger alors on se débrouille comme on peut : on demande de l'aide à des amis et parfois on ne mange pas de la journée.

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Le coronavirus complique notre quotidien déjà précaire. Tomber malade n'est pas ma principale préoccupation aujourd'hui car je manque de tout. Mon gros problème est d'ordre financier.

Je veux rentrer au Brésil mais je n'ai pas assez d'argent pour payer le billet. J'espérais pouvoir le faire avec mon salaire à l'usine mais maintenant ce n'est plus possible.

Ici c'est la misère, si j'avais su, je serais resté à São Paulo mais les gens qui arrivent en Europe cachent la vérité. Ils nous font croire que c'est facile mais tout cela est faux. Je l'ai appris à mes dépends."

*Prénom modifié à la demande de l'intéressé

 

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