Le centre d'hébergement Pausa, à Bayonne. Image d’illustration. Crédit : InfoMigrants
Le centre d'hébergement Pausa, à Bayonne. Image d’illustration. Crédit : InfoMigrants

Dans les centres d’hébergement pour migrants et réfugiés, le virus menace de se propager à toute vitesse. Gestes barrières, sensibilisation et gestion des tensions font désormais partie du quotidien de ces lieux de vie collectifs qu’il a fallu réorganiser pour limiter les risques de contagion.

Célia et ses collègues n'ont pas eu les thermomètres qu'ils réclamaient mais, depuis le 6 avril, chaque membre du personnel dispose d'un masque et d'une paire de gant par jour, explique cette intervenante sociale dans un Huda (Hébergement d’urgence de demandeurs d’asile) d’Ile-de-France.

Dans ce centre d’hébergement géré par la société Adoma qui accueille plus de 400 personnes, le confinement a rendu plus difficile un quotidien déjà précaire.

Les personnes hébergées dans cet Huda disposent de chambres individuelles mais les sanitaires et la cuisine sont partagés. C’est le cas dans la quasi-totalité des centres d’hébergement pour demandeurs d’asile et réfugiés. Ce sont dans ces espaces en commun que les contagions ont le plus de chances d’avoir lieu.

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Jean-Philippe Turpin, responsable du Cada (Centre accueil de demandeurs d’asile) La Cimade à Béziers (Hérault) a préféré fermer les cuisines collectives du centre et installer des réfrigérateurs et plaques de cuisson dans chaque chambre.

À Massy (Essonne), Sonia Laboureau, qui gère un CPH (Centre provisoire d’hébergement) de 115 personnes, a pris la même décision. Les repas des réfugiés qui vivent là sont désormais livrés par la centrale de repas qui fournit en temps normal les écoles de la ville.

Réorganiser l’espace

Dans le centre où travaille Célia, comme à Béziers ou à Massy, il a aussi fallu organiser l’espace pour pouvoir isoler au plus vite une personne qui présenterait des symptômes du Covid-19.

"Dès le début je me suis dit que je ne pouvais pas compter sur l’État. On a mis en place deux zones de confinement, une pour les cas suspects et une pour les cas confirmés de coronavirus", explique Sonia Laboureau. Deux personnes ayant contracté des formes non-graves ont été confinées dans ces chambres réservées aux malades. "Elles viennent d’en sortir mais on leur demande de continuer à porter un masque pendant encore au moins une semaine", souligne la directrice du CPH.

À Béziers, "pour l’instant ça se passe bien parce que personne n’est malade", ose à peine affirmer Jean-Philippe Turpin. "Mais je suis très inquiet par la configuration du centre […] Il y a beaucoup d’enfants et les espaces sont restreints. On a une cour, les enfants sont censés ne pas tous y aller en même temps mais c’est délicat à imposer", reconnaît-il.

Ce sont également les espaces communs qui font craindre à Célia une contagion entre résidents. Dans son Huda, des appartements ont été libérés pour recevoir les éventuels malades. "À ce jour, un seul hébergé a été amené à utiliser ce dispositif", affirme Adoma. "Il est aujourd'hui guéri, mais reste néanmoins sous surveillance par l’équipe du centre, en lien avec le service d’urgence de l’hôpital", ajoute la société.

Célia s’indigne néanmoins qu’aucun test n’ait été fait pour s’assurer que cette personne n’ait pas contaminé d’autres résidents ou encadrants.

Course aux masques

Dans les centres d’hébergement comme partout en France, les tests et les masques manquent. Les équipes encadrantes s’en remettent à la débrouille. Si Célia et ses collègues ont obtenu des gants et masques, selon elle, aucun masque, ni gel hydroalcoolique, n’a été mis à disposition des résidents.  

À Béziers aussi le Cada de la Cimade manque de matériel. Le centre n’a été livré en matériel de protection que la semaine dernière : 100 masques chirurgicaux et deux litres de gel hydroalcoolique, détaille Jean-Philippe Turpin. "On a aussi eu 15 masques FFP2 qu’on va précieusement garder au cas où on aurait un malade."

La mairie de Massy, elle, a donné 200 masques au CPH dès le 17 mars. Sonia Laboureau, ancienne travailleuse humanitaire, en poste en Asie durant l’épidémie de Sras, en 2002, a aussi ressorti de vieux masques FFP2 de ses cartons. "On les a distribué et, avec le recul, je me dis que ça a protégé tout le monde", affirme-t-elle.

Mais selon la directrice de ce centre pour réfugiés statutaires, ce qui a permis de limiter les infections, c’est la sensibilisation qu’elle est ses équipes ont mené tambour battant. "On  a martelé les messages de précaution via des affiches et des messages vocaux dans les différentes langues. Des collègues en télétravail appelaient les gens tous les jours. On a aussi installé un lavabo à pédale dans l’entrée du centre. Et on a désigné des résidents référents pour nettoyer les endroits à risques qu’on a identifiés, comme les poignées de porte, les boutons pour la lumière etc. Ils ont des gants et des lingettes désinfectantes", détaille-t-elle.

Pour assurer une bonne compréhension des mesures sanitaires, Adoma assure, de son côté, avoir "déployé un dispositif d’affichage en 21 langues sur chaque site pour expliciter les gestes barrière et les moyens d’assurer la sécurité des résidents et de leurs proches".

Manque de suivi médical

Depuis que le confinement a été décrété le 16 mars, il est devenu extrêmement difficile de faire suivre médicalement les résidents. "On a des gens avec des pathologies psychologiques et psychiatriques assez graves. Il n’y a plus de suivi en CMP (centre médico-psychologique) donc on a peur que la situation se dégrade quand il y aura, par exemple, des morts dans le pays d’où les gens sont originaires ou dans leurs familles", s’inquiète Célia.

"Normalement, on a un ergothérapeute qui vient toute les semaines. Là, il a basculé en télétravail mais avec les gens qui parlent pas français, les consultations sont impossibles", déplore encore l’intervenante sociale.

L’équipe de Sonia Laboureau s’inquiète aussi pour les personnes les plus fragiles de son CPH. "Il y a des gens qu’on surveille étroitement. On a aussi une psychologue arabophone qui fait du soutien à distance. Les gens ne se sentent pas toujours à l’aise pour un suivi psychologique, mais elle est là au cas où", précise la directrice du centre.

"Je suis une policière et une infirmière"

Le soutien médical et psychologique peut s’avérer d’autant plus indispensable pour certaines personnes que toutes les activités extérieures, auxquelles les demandeurs d’asile et réfugiés avaient l’habitude de participer, sont à l’arrêt.

Dans les centres d’hébergement, l’inaction et l’angoisse a tendance à exacerber les tensions. Un premier incident a eu lieu dans un Huda francilien le 23 mars, quand un résident en a menacé un autre avec un couteau, rapporte Célia.

L’angoisse des résidents monte aussi du fait que la plupart des services étant à l’arrêt, les situations administratives des demandeurs d’asile sont gelées. Chaque situation génère son lot d’incertitudes : "Par exemple, les titres de séjours ont été prolongés de 3 mois mais cela ne concerne pas les personnes dublinées, elles doivent encore se présenter à la préfecture de police. On envoie des mails à la préfecture qui nous dit qu’ils ne peuvent rien faire […] On a peur que les dublinés soient qualifiés en fuite", explique Célia.

Pour elle, le confinement complique encore un petit plus l’aide qu’elle essaye d’apporter aux migrants. "Actuellement, je ne suis plus une travailleuse sociale mais une policière qui vérifie les allers et venues [des résidents] et une infirmière qui contrôle leur état de santé."

 

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