Selon MSF, 
une cinquantaine de jeunes isolés dorment toujours à la rue ou dans des hébergements précaires dans le nord de Paris. Photo (illustration) : picture-alliance/empics/J. Brady
Selon MSF, une cinquantaine de jeunes isolés dorment toujours à la rue ou dans des hébergements précaires dans le nord de Paris. Photo (illustration) : picture-alliance/empics/J. Brady

Par respect des mesures d'hygiène, plusieurs associations ont stoppé les nouveaux placements de migrants chez des particuliers en France, créant ainsi un embouteillage pour certaines personnes dans des hôtels ou à la rue. Les hébergements solidaires dits "d'urgence'", organisés à la nuit, ont quant à eux complètement cessé.

Au début du confinement, une jeune lycéenne malienne de 16 ans, hébergée chez des particuliers depuis plusieurs mois, a dû trouver une nouvelle solution de logement à la hâte. Ses deux hébergeuses domiciliées à Paris et dans le département des Yvelines, qui se relayaient depuis le mois de décembre 2019 pour lui offrir un toit, ont soudain toutes deux été dans l'incapacité de maintenir leur engagement envers elle.

"Celle qui vit à Paris est médecin et, par conséquent, cet hébergement comportait des risques sanitaires", explique Adèle Poncet, co-responsable des réseaux d'hébergements solidaires Grand Nord chez Utopia 56. "L'autre personne a eu une urgence familiale liée au Covid-19."

La jeune migrante, qui est dans l'attente de la reconnaissance officielle de sa minorité - qui lui donnerait accès à une prise en charge par l'Aide sociale à l'enfance (ASE) - a été installée pendant deux semaines dans l'appartement d'une bénévole d'Utopia 56, elle-même confinée chez ses parents, avant de pouvoir réintégrer le logement des Yvelines. Elle fait partie des cinq migrants âgés de 15 à 17 ans, avec le même statut juridique qu'elle, qui ont la chance d'avoir été intégrés dans un logement en Ile-de-France, via le programme "Accueillons" d'Utopia 56, avant l'irruption de la pandémie de coronavirus.

Car, confinement et mesures sanitaires obligent, les migrants qui comptent sur les dispositifs d'hébergements solidaires pour avoir un toit au-dessus de la tête doivent désormais prendre leur mal en patience.

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Dans le cadre du programme "Accueillons", géré en partenariat avec Médecins sans frontières (MSF), tous les nouveaux placements ont en effet été reportés sine die. "On a tout figé", déclare Adèle Poncet. "On ne veut pas prendre le risque de mettre quelqu'un dans une famille sans savoir si cette personne ou l'hébergeant est contaminé." Même chose du côté des associations Singa et Solinum, à la tête des dispositifs respectifs "J'accueille" et "Merci pour l'invit", qui ont décidé de maintenir les hébergements en cours mais de ne pas en démarrer de nouveaux. 

Depuis le début du confinement, deux démarches ont ainsi dû être interrompues au dernier moment par Utopia 56 dans le nord de la France. Les deux jeunes migrants, qui étaient sur le point d'être accueillis quelque part, ont finalement dû rester à l'hôtel "Passerelle", une structure à Neuilly-Plaisance gérée par MSF et jugée moins confortable qu'un domicile particulier. "Accueillons" propose en effet des appartements et maisons offrant des chambres individuelles pour les hébergés et permet des séjours pouvant allant jusqu'à plusieurs mois.

L'hébergement solidaire d'urgence à l'arrêt

Chez Utopia 56, un autre type d'hébergement solidaire, dit "d'urgence", peut proposer aux migrants dans le besoin un simple bout de canapé chez l'habitant, le temps d'une nuit ou deux. En 2019, quelque 3 795 personnes (des familles, des couples ou des femmes seules), dont 1 700 enfants, ont pu profiter de ce dispositif à Paris et dans sa proche banlieue, selon l'association. Avant le confinement, entre 50 et 70 migrants étaient pris en charge quotidiennement dans le cadre de ce dispositif. Ce dernier est aujourd'hui complètement stoppé.

"Lorsque le confinement est entré en vigueur [le 17 mars, NDLR], on avait déjà tout arrêté depuis plusieurs jours", explique Helena Tadros, responsable du pôle Hébergement solidaire d'urgence chez Utopia 56. "Le vendredi 13 mars, déjà, on avait décrété que ça allait être la dernière soirée d'hébergement. Il y avait trop de risque de propagation du virus. Et beaucoup d'hébergeurs étaient partis de Paris."

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Cette dernière avance également que les besoins ont aujourd'hui diminué, les familles arrivant moins facilement à Paris en raison des fermetures de frontières. De plus, les réquisitions d'établissement pour faire face à la crise sanitaire ont permis à l'État de prendre en charge la plupart des migrants concernés par l'arrêt soudain de ce dispositif.

Pour ceux néanmoins restés sur le carreaux, deux établissements privés ont exceptionnellement ouvert leur porte : une paroisse à Aubervilliers et des bureaux appartenant à un espace de coworking situé dans le 11e arrondissement parisien. Dix-huit personnes, dont trois mineurs, sont logées dans ces deux lieux.

Principe des vases communicants

Mais dans le nord de Paris, une cinquantaine de jeunes isolés dorment pour leur part toujours à la rue ou dans des hébergements précaires, précise MSF, comme des squats ou des foyers surpeuplés dans lesquels cuisines et couloirs sont parfois les seuls endroits où poser un couchage. Sur cette cinquantaine de personnes, une trentaine est "sur liste d'attente" pour des logements.

Cette liste donne accès, quand une place se libère, à différents lieux. D'abord une maison à Epinay-sur-Seine, où peuvent vivre huit personnes, puis l'hôtel Passerelle, qui peut en accueillir une trentaine, ou des hôtels d'urgence et, enfin, en bout de chaîne, un hébergement solidaire chez un particulier, solution la plus pérenne s'il en est. Chaque jeune passe, tour à tour, par ces étapes au gré des disponibilités, sauf ceux dont la reconnaissance de minorité survient au cours de ce parcours et qui peuvent donc être pris en charge par l'ASE.

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Par effet de dominos, le sort d'une personne placée chez un particulier a ainsi une incidence sur l'endroit où dormira demain un jeune aujourd'hui à la rue.

"Le tout fonctionne sur le principe des vases communicants et on procède par ordre chronologique", commente encore Adèle Poncet d'Utopia 56. "On ne passe pas un jeune directement de la vie à la rue pendant plusieurs mois à la vie dans une famille, psychologiquement ce serait trop brutal. On les fait d'abord vivre quelques mois à l'hôtel où ils sont encadrés par des psychologues, des éducateurs et une juriste. Là, ils se remettent. Puis, quand ils arrivent dans les hébergements solidaires, qui est le mode de logement le plus qualitatif, ils peuvent développer des relations avec la famille ou encore entamer leurs démarches de scolarisation."

Sauf que tout ce mécanisme est aujourd'hui embouteillé, en raison à la fois d'un système judiciaire au ralenti, à cause de la pandémie, et qui tarde plus que d'ordinaire à statuer sur les cas de ces jeunes et, d'autre part, au gel des placement en familles.

"Actuellement on ne peut plus mettre de jeunes à l'abri dans l'hôtel Passerelle", cite en exemple Adèle Poncet. "Toute la chaîne est bloquée."

 

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