: Le restaurant Nan a ouvert ses portes à Mytilène en 2016 | Source: page Facebook de Nan
: Le restaurant Nan a ouvert ses portes à Mytilène en 2016 | Source: page Facebook de Nan

Le restaurant solidaire Nan, qui emploie des migrants à Mytilène sur l’île de Lesbos, a dû fermer ses portes à cause du coronavirus. L’une des fondatrices nous parle des conséquences de cette fermeture forcée.

"La situation est très hostile ici sur l’île de Lesbos. D’une certaine façon, le coronavirus a permis de faire une coupure. C’était épouvantable", nous explique Lena au téléphone. Elle est l’une des co-fondatrices du restaurant Nan. Elle travaille aussi en étroite collaboration avec Lesbos Solidarity.

Nan est une entreprise à but non lucratif qui repose largement sur les dons et la bonne volonté pour permettre à des migrants et réfugiés qui vivent sur l’île grecque de Lesbos de trouver un emploi et une manière de s’intégrer en Grèce.


Avant sa fermeture mi-mars à cause de la pandémie de coronavirus, le restaurant employait 14 personnes, des migrants, des réfugiés et des demandeurs d’asile. A en croire les publications et commentaires sur Facebook, Nan était un lieu prisé par les clients.

Entre "La nourriture est cuisinée avec amour" et "Délicieux", les commentaires ne manquent pas d’être élogieux. On voit le personnel danser dans des vidéos de clients. L’ONG Oxfam a qualifié l’an dernier le restaurant de "visage de la gentillesse".

'Une situation désespérante’

Le petit restaurant affichait généralement complet, assure Lena. Selon elle, les efforts de Nan donnaient la possibilité – au moins aux 14 migrants qu’il employait – de s’échapper du camp où ils étaient privés de toute perspective d’avenir.

Le personnel du restaurant sactive en cuisine  Source page Facebook de Nan

Au téléphone, la voix de Lena traduit une certaine fatigue. Elle navigue entre le désarroi face à la "situation désespérante" sur l’île, mais aussi face aux politiques migratoires menées à travers l’Europe. "Il est urgent de changer les lois", soutient-elle. Selon la jeune femme, la pandémie de Covid-19 a ironiquement "mis en pause" le sentiment de haine qui se répandait sur l’île. Lena espère que quand tout sera fini, les gens réfléchiront à deux fois dans quel monde ils veulent vivre dans le futur.

"Vous ne pouvez pas éternellement avoir des pays et des villes derrière des murs", clame-t-elle avec conviction. "Un jour ces murs vont tomber. Même si vous vivez heureux dans votre bulle, et peu importe ce qu’être heureux signifie pour vous, vous ne pouvez pas vivre pour toujours avec la désespérance autour de vous. Le gens devraient arrêter de vivre dans le déni de ce qui se passe autour d’eux et peut-être, le futur sera plus simple qu’ils le pensent".

'Travailler ensemble pour trouver des solutions'

Sur la page Facebook de Nan, le restaurant affirme vouloir "travailler ensemble pour trouver des solutions qui peuvent profiter en même temps aux réfugiés et à la population locale".

La cuisine du restaurant Nan  Source page Facebook de Nan

Toujours est-il que les habitants de Lesbos n’ont pas manqué d’exprimer leur colère ces derniers années à travers le slogan "ça suffit". La majorité de la population de l’île voudrait fermer et déloger les camps pour renouer avec la vie telle qu’elle était avant que des centaines de milliers de personnes n’arrivent en Grèce pour espérer rejoindre ensuite les pays européens plus riches au nord et à l’ouest du contient.

Lena nous explique qu’elle et les autres bénévoles qui travaillent avec des migrants ont fait l’objet d’agressions verbales à cause de leur engagement.

Le niveau d’hostilité est tel qu’elle songe à quitter l’île, où elle vit pourtant depuis plus de 20 ans. Quand elle ne gère pas le restaurant et ses nombreux événements en soirée, Lena enseigne l’anglais dans une école.

Elle dit comprendre en partie la colère des habitants. La situation à Lesbos et sur d’autres îles grecques serait devenue très instable. Et comme beaucoup de Grecs, elle estime que les valeurs européennes de solidarité sont le grand absent de cette crise.

Une femme et son enfant traversent le camp de Moria sur lle de Lesbos janvier 2020  Photo EPADimitris Tosidis

Au-delà des plats cuisinés pour les clients du restaurant, Nan fait don de paniers alimentaires avec la nourriture qui n’a pas été vendue. Ces paniers sont notamment livrés aux plus vulnérables dans le camp de Pikpa.

Depuis que le restaurant a dû fermer, les migrants et réfugiés qu’il employait ont touché la somme de 800 euros de la part du gouvernement. Cet argent doit suffire à couvrir leurs dépenses depuis mi-mars et jusqu’à la fin du mois d’avril. Mais Lena se demande si d’autres aides vont parvenir à son équipe si le confinement se poursuit.

"La situation était déjà difficile avant à cause de la grande hostilité de la population", explique Lena. "Beaucoup d’organisations et de bénévoles ont quitté l’île à cause des débordements et des agressions. C’était une période très ombre pour l’île, d’autant que tous les politiques penchent vers la droite ou l’extrême droite. Il y a un discours de haine qui prétend que les réfugiés sont le problème et qu’ils doivent être tenus pour responsables de tous les problèmes que connaît Lesbos".

 Quelques plats proposs par le restaurant Nan  Source page Facebook de Nan

"La nourriture est un bon moyen de communiquer, même pour les personnes qui ne parlent pas la même langue. Au prétexte de partager un repas, on partage aussi des histoires et on échange nos sentiments sur la situation", répond Lena quand on lui demande pourquoi elle et trois autres femmes ont décidé de créer Nan.

Par ailleurs, les parents de Lena étaient eux-mêmes des réfugiés de la guerre entre la Turquie et la Grèce en 1922. Ses parents faisaient partie de la communauté grecque vivant sur un territoire qui fait aujourd’hui partie de la Turquie.

Si l’intégration se veut comme la mission principale de Nan, la finalité serait de confier la direction et le gestion du restaurant aux migrants. Malheureusement, constate Lena, cela n’a pas encore vraiment été le cas. Ceux qui en auraient éventuellement les compétences aspirent souvent à autre chose, comme de faire des études et de passer à autre chose. Et parmi ceux qui veulent rester sur Lesbos, "ils parlent souvent à peine le grec, alors qu’il faut gérer la bureaucratie et beaucoup de problèmes ce qui n’est pas possible sans la langue."

'Il y a des limites'

Les formations du personnel ont coûté "immensément" à Nan, que ce soit en temps ou en argent. "Ce n’est pas facile et donc je comprends que des personnes soient réticentes à l’idée de participer à des projets comme celui-ci parce qu’ils exigent beaucoup de vous à tous les niveaux. Nous ne pouvons plus vivre comme cela, à regarder la misère tous les jours tout en continuant à être impuissants. Je connais des gens qui ont vidé leurs maisons, leurs armoires de vêtements, donné leurs couvertures et de la nourriture mais il y a des limites à cela. Vous ne pouvez pas sauver 22.000 personnes et leur offrir une solution quand la société n’a pas de solution pour elle-même."

Le restaurant tait ouvert de midi  23 heures six jours par semaine  Source page Facebook de NanLena et les autres managers ont toutes un autre emploi et ont essentiellement contracté des emprunts pour financer leur action. "Fermer définitivement n’est donc pas une option", selon Lena.

Elle espère pouvoir bénéficier d’une aide de l’Etat pour relancer l’activité du restaurant une fois que les restrictions dues au coronavirus seront levées.

"Je n’ai pas de réponse pour le futur. Si nous ne rouvrons pas, ils peuvent venir, confisquer tout ce qu’ils veulent et mous n'aurons plus rien. Nous devons rouvrir et voir ce qui se passe. Nous allons devoir réduire le personnel. Il est impossible de supporter financièrement 14 personnes."

Lena espère avant tout un changement, que la pandémie pousse la société à penser autrement à l’avenir. "J’espère que cette quarantaine va aider les gens à apprécier le simple fait d’être en vie, et peut être, dit-elle en riant, que les gens arrêterons d’être de 'homo consumis' (des Hommes consommateurs) pour redevenir des 'homo sapiens' (des Hommes intelligents)".

Traduction et adaptation : Marco Wolter

 

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