La cuisine de l'hôtel où vivent Karima et sa fille. Crédits : DR / Karima
La cuisine de l'hôtel où vivent Karima et sa fille. Crédits : DR / Karima

En situation irrégulière en France, Karima travaille comme femme de ménage chez des particuliers à Paris. À cause de la pandémie de coronavirus, elle a perdu ses revenus. Elle vit confinée dans une chambre d’hôtel avec sa fille lycéenne. Témoignage.

“Je ne sors que pour faire mes courses. Ma fille Aya a 16 ans, elle est en seconde au lycée. Elle n’est pas sortie du tout depuis le début du confinement. Je ne préfère pas, j’ai trop peur. Mais elle profite un peu de la cour en bas, à côté de la cuisine. 

Une fois par jour, elle fait ses entraînements de taekwondo. Elle va passer sa ceinture rouge bientôt. En Algérie, elle était bien classée, elle avait des médailles. Dans notre chambre, Aya n’a pas la place de pratiquer.

Ça fait 4 ans qu’on vit dans cet hôtel [situé dans le 20e arrondissement de Paris]. On a été hébergées par le 115. Au troisième étage, il y a des femmes avec des enfants comme moi. Et à d’autres étages, d’habitude ce sont des touristes. En ce moment, il n’y a personne.

Je ne saurais pas dire combien de mètres carrés elle fait, mais notre chambre n’est pas bien grande. Quand on ouvre la porte, ça donne directement sur le lit. Après quatre ans, le 115 nous a apporté un nouveau matelas, mais moi j’aimerais qu’on puisse avoir deux lits séparés, ce serait plus confortable pour nous deux.

La chambre dhtel de Karima et sa fille Crdits  DR  KarimaDans la chambre, comme je suis organisée j’ai tout rangé dans des boîtes. En bas, au rez-de-chaussé, il y a une cuisine collective avec deux plaques, un micro-onde et un frigo. Avec le coronavirus, le propriétaire de l’hôtel a mis une affiche pour expliquer que deux personnes seulement sont autorisées à cuisiner en même temps, seulement pour 15 minutes. 

"Je n’ai plus de rentrée d’argent"

On reste un peu plus longtemps que ça, mais il n’y a aucun problème, on se réparti bien la cuisine avec les huit autres femmes qui sont là. On s’entend bien. On est comme une famille et ma fille est l'aînée de tous les enfants de l’hôtel.

D’habitude, je travaille [au noir] chez trois clients. Je fais le ménage, le repassage, parfois je leur cuisine le couscous. Mais les familles m’ont appelée pour me dire de ne pas venir travailler. Je n’ai plus de rentrée d’argent. Ils m’ont dit : ‘Tu nous appelles si tu as besoin d’aide’. Moi je n’ose pas demander de l’aide.

J’ai toujours été très active. Je fais le courrier bénévolement pour une association d’aide au logement. J’ai aussi travaillé trois mois avec une société de ménage qui ne m’a jamais payée. Et sept mois avec une autre société. J’était contente, j’avais un contrat. Sauf qu'avec d’autres femmes qui travaillaient avec moi, on a découvert que le patron ne nous déclarait pas. On était 47 femmes dans ce cas ! C’était un arnaqueur ! Il avait fait de faux contrats. Quand on lui a dit. Il ne nous a plus donné de nouvelles du jour au lendemain. Alors on l’a attaqué aux Prud’hommes avec l'aide de la CGT. On attend la réponse en septembre. 

"Je n’avais pas mangé de viande depuis le début du confinement"

J’avais beaucoup d’espoir avec ce soi-disant contrat pour avoir mes papiers. Je suis venue en France en 2016 parce qu’en Algérie j’étais ce qu’on appelle ‘une femme battue’. Ca se passait sous les yeux de ma fille, qui avait à l'époque 12 ans. J’ai vécu un cauchemar avec mon mari. C’était grave. J’ai perdu la vue six mois, j’ai été hospitalisée. Et ma famille ne m’aidait pas. Je suis partie dès que j’ai pu, pour le bien de ma fille. J’ai obtenu un visa facilement pour la France parce que j’avais des diplômes et un travail, j’étais entraîneur de judo. ‘Tu as bien fait maman’, me dit ma fille aujourd’hui.

Il y a deux semaines, un bénévole de l’association ADDRA (Algériens des deux rives et leurs amis) m’a livré des courses alimentaires avec de la viande. Pour ma fille, il y avait du jus et des gâteaux. J’étais très contente. Je n’avais pas mangé de viande depuis le début du confinement. Les courses me coûtent très cher en ce moment. 

L’assistante sociale m’a donné 140 euros de bons d’achat mais ils ne sont valables que chez Carrefour ou Monoprix. Avant j'allais au marché de la Croix de Chavaux à Montreuil et chez Liddl parce que c’est moins cher. Là, ce n'est pas possible. Et puis, il arrive que dans les rayons on ne trouve pas les produits les moins chers, ils sont épuisés.

Le lycée a prêté un ordinateur

Franchement le déconfinement ça me fait peur. Je ne crois pas que mes clients vont me demander de revenir faire le ménage, parce qu’ils ne vont pas reprendre leur travail tout de suite. Pour l’école de ma fille non plus, la reprise ce ne sera pas la semaine prochaine.

Heureusement, le lycée lui a prêté une tablette pour ses cours par vidéo et ses devoirs à rendre. Et depuis qu’elle est au collège, un conseiller principal d’éducation (CPE) lui finance un forfait de téléphone avec la 4G, parce qu’on n’a pas Internet ici. 

Aya a eu 13 de moyenne à son dernier bulletin. Elle se prépare pour être infirmière spécialisée aux urgences. Elle a déjà fait un stage à l’hôpital Georges Pompidou (15e arrondissement de Paris) et ça c’était très bien passé. Elle m’a demandé si elle pouvait faire du bénévolat pour aider avec le coronavirus, mais j’ai trop peur et puis elle est encore jeune.”

 

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