Des réfugiés et personnes en situation de précarité travaillent dans un champs de vignes de la région de Bordeaux, en mai 2020. Credit : Ovale Citoyen
Des réfugiés et personnes en situation de précarité travaillent dans un champs de vignes de la région de Bordeaux, en mai 2020. Credit : Ovale Citoyen

Dans le sud-ouest de la France, l'association bordelaise Ovale Citoyen a créé un pont entre des réfugiés sans activité professionnelle et des exploitants agricoles en manque de personnel à cause de la pandémie de Covid-19.

Arshad, un Afghan de 22 ans, n'avait jamais rêvé d'être charpentier. Réfugié statutaire à Bordeaux, il a pourtant suivi une formation dans ce sens et s'est retrouvé à exercer ce métier, faute d'autre option. Mais voilà que, le confinement venu et son activité professionnelle mise à l'arrêt, une nouvelle opportunité s'est présentée à ce jeune homme : travailler dans l'agriculture.

Grâce à l'association Ovale Citoyen, qui oeuvre en temps normal à l'intégration des migrants et personnes en situation d'exclusion via la pratique du rugby, Arshad a suivi en avril une formation de deux jours pour apprendre les rudiments de la viticulture. Depuis, il a commencé à travailler dans une exploitation. "Quand on lui parle d'agriculture, il a les yeux qui pétillent, il est hyper heureux", commente Jeff Puech, président de cette association basée en Aquitaine, dans le sud-ouest de la France.

Arshad fait partie d'un groupe de 70 personnes qui ont pu bénéficier d'une formation professionnelle accélérée mise sur pied en pleine crise sanitaire. "Nous sommes partis d'un double constat : d'une part, tous nos réfugiés statutaires et jeunes de quartiers défavorisés vont pâtir de cette période de confinement due au Covid-19 au niveau professionnel. C'est déjà compliqué pour eux de trouver du travail, alors avec la crise économique qui s'annonce…", explique Jeff Puech. "D'autre part, le monde agricole manque de bras [en raison des fermetures de frontières qui causent une pénurie de travailleurs saisonniers, venus principalement du Maroc, de Tunisie et de Turquie, NDLR]. Or l'agriculture représente un pôle économique crucial pour la région Aquitaine."

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L'idée a donc germé de mettre en relation ces personnes dans le besoin et ces agriculteurs en attente de main d'oeuvre. Un peu comme une "agence d'intérim" mais constituée de bénévoles, s'amuse Jeff Puech. Après avoir obtenu l'aval de la préfecture, le projet "Un drop dans les champs", inspiré du terme "drop" qui désigne un type de coup de pied au rugby, était né.

"Beaucoup ne savaient pas ce qu'était un pied de vigne"

Le monde viticole a été le premier à être ciblé par l'association, qui envisage de collaborer dans un futur proche avec les exploitations de maïs et d'autres cultures maraîchères. Pour ce faire, Jeff Puech a pu compter sur l'aide de Jacky Lorenzetti, président du club de rugby Racing 92, partenaire d'Ovale Citoyen, qui possède des exploitations dans le Bordelais.

"Le personnel d'une de ces exploitations a été mis à disposition des apprentis", se réjouit l'organisateur. "Certains apprentis avaient déjà des connaissances en agriculture mais beaucoup ne savaient pas ce qu'était un pied de vigne. Ils ont notamment été formés à l'épamprage, une opération qui consiste à couper les branches en trop sur un pied."

Depuis, 38 personnes, âgées de 18 ans à 48 ans, ont déjà commencé à travailler. Parmi ce groupe, 75% sont des réfugiés statutaires, originaires majoritairement d'Afghanistan, d'Érythrée, de Somalie et d'Éthiopie, 10% sont des personnes "en très grande précarité, parfois logées dans les hébergements du 115", et le reste vient des quartiers défavorisés de Bordeaux.

"Une opération d'urgence qui va peut être aboutir à un projet pérenne"

Cette mobilisation de main d'oeuvre fait écho à un appel lancé dès le mois de mars par le ministre français de l'Agriculture, lequel avait encouragé les personnes sans activité à rejoindre "la grande armée de l'agriculture française" sujette à un manque de 200 000 travailleurs saisonniers.

L'initiative "Un drop dans les champs" est considérée comme la bienvenue par les premiers concernés. "La réaction du monde agricole a été plus que favorable, se félicite" Jeff Puech. "Cela n'arrive pratiquement pas que l'on nous dise 'Ah non, je ne veux pas de ces gens-là dans mon champs!', au contraire, on reçoit des appels d'agriculteurs qui ont entendu parler du projet et qui sont intéressés."

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Face à la demande, Ovale Citoyen, qui depuis la mi-mars organise des distributions de nourriture pour environ 900 personnes par semaine, compte mettre en place de nouvelles formations. L'association a déjà recensé 150 candidats et espère pouvoir faire travailler entre 200 et 220 personnes au plus fort de la saison. "Certains ont signé des CDD de six mois jusqu'à la fin des vendanges", commente Jeff Puech. "D'autres sont partis sur des contrats de deux-trois mois, comme cela se fait généralement dans ce secteur." Plusieurs, en tout cas, se projettent plus loin.

"Beaucoup m'ont déjà dit qu'ils avaient envie de continuer à travailler dans l'agriculture. Il y a, par exemple, un gros manque de conducteurs de tracteur, cela pourrait être un débouché… Au final, cette opération qui répondait à une urgence va peut être aboutir à un projet sur le long terme", veut croire Jeff Puech. À condition, toutefois, précise ce dernier, que des solutions soient trouvées pour la mobilité de ces salariés souvent sans permis et devant se rendre dans des zones rurales non desservies par les transports en commun. "Il faudrait un plan d'action permis de conduire pour les réfugiés."

En attendant, l'activité principale de l'association, le rugby, ne devrait pas reprendre de sitôt en raison de la pandémie. "Durant les matchs, on doit être au contact et on ne veut prendre aucun risque avec le coronavirus", dit encore le président de l'association. Certains réfugiés pourraient cependant avoir trouver une solution à ce problème. "On me demande de plus en plus de jouer au cricket. Mais ça, ça ne va pas être possible", rit Jeff Puech.

 

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