Le CEDRE, un centre pour migrants, réfugiés, demandeurs d'asile et sans-papiers dans le nord de Paris, accueille des milliers de migrants chaque année. Crédit : InfoMigrants
Le CEDRE, un centre pour migrants, réfugiés, demandeurs d'asile et sans-papiers dans le nord de Paris, accueille des milliers de migrants chaque année. Crédit : InfoMigrants

Après avoir ralenti, adapté voire interrompu leurs activités, les travailleurs sociaux et bénévoles des associations d'aide aux migrants reprennent peu à peu du service. Tour d'horizon non exhaustif de la reprise de la vie associative en région parisienne.

Après 55 jours de confinement dus à la pandémie de coronavirus, les associations d'aide aux migrants entrent dans une délicate phase d'adaptation. Tout l'enjeu est de réussir à être présent aux côtés d'un public toujours plus précarisé, tout en respectant les nouvelles règles sanitaires du déconfinement.

"Le travail social se fait surtout en présentiel, donc le déconfinement permet aux gens avant tout de sortir de l'isolement, tout ce qui était très dégradé va l'être moins", résume Pierre Henry, directeur de France Terre d'Asile. Les Structures de premier accueil des demandeurs d'asile (Spada) gérées par l'organisme rouvrent peu à peu leurs portes depuis le 11 mai, la plupart sur rendez-vous (consultez la liste ici). "Nous restons en période de transition jusqu'au 2 juin au moins", précise le directeur qui se montre serein mais très attentif : "Le 'monde d'après' dont on parle dans les médias c'est une formule. Si on n'y prend pas garde, il ressemblera au monde d'avant, en pire. Car derrière la crise sanitaire se dévoile désormais une crise économique et sociale très forte".

>> À (re)lire : Où trouver des distributions alimentaires à Paris pendant le confinement ?

Pierre Henry s'inquiète tout particulièrement du sort des migrants à la rue qui sont temporairement hébergés depuis le début du confinement. "De nombreuses places d'hébergement ont été créées, vont-elles être maintenues ? J'ai le sentiment qu'il va y avoir encore un prolongement de la trêve hivernale, on ne va tout de même pas mettre des milliers de gens à la rue ? J'ose espérer que l'on est parti pour une année blanche".

"Encore plus de gens à la rue dans les prochaines semaines"

Philippe Caro, conseiller municipal de Saint-Denis et membre du collectif Solidarité Migrants Wilson, ne partage pas cet avis. Selon lui, "il y a déjà des centaines de personnes qui ont été laissées à la rue pendant le confinement et il va y en avoir encore plus dans les semaines à venir". Le collectif qui a poursuivi son aide alimentaire malgré le confinement affirme distribuer 1 000 repas par semaine, principalement dans le nord de Paris et en Seine-Saint-Denis. Quelque 500 autres repas sont distribués tous les soirs en collaboration avec les Chauffeurs du coeur à l'aéroport Charles-de-Gaulle (CDG) de Roissy. "Il s'agit de passagers étrangers bloqués depuis le confinement, mais aussi des migrants et des SDF. Ils viennent dormir à la gare TGV de Roissy, abandonnés par les pouvoirs publics."

Solidarité Migrants Wilson plaide pour que les maires usent de leur pouvoir de réquisition pour loger ces sans-abri : "Il y a près de 84 000 chambres d'hôtel à Paris et 5 313 à Roissy. Toutes vides ou presque puisqu'il n'y a pas de touristes. Aucun maire ni préfet n'a agi. Les autorités reproduisent le même schéma qu'avant, à savoir des mises à l'abri partielles, temporaires tout en laissant massivement les gens dehors", déplore Philippe Caro.

Pour le bénévole, le déconfinement est synonyme de durcissement de la part des autorités. "Depuis quelques jours, les terminaux de l'aéroport CDG qui étaient encore ouverts la nuit sont désormais fermés. Les sans-abri qui y trouvaient refuge sont poussés vers la gare TGV de Roissy où plusieurs suspicions de cas de coronavirus ont été détectées. C'est dangereux", affirme-t-il, craignant que ces mêmes sans-abri ne soient, en outre, verbalisés pour non-respect du port du masque au sein de la gare. Pendant cette phase de déconfinement, les bénévoles vont donc continuer d'assurer une présence, une écoute et un soutien matériel et alimentaire aux migrants et sans-abri de Paris et Roissy.

"Réinventer" l'accueil et le soutien aux migrants

Au CÈDRE, le centre d'accueil de jour du Secours Catholique dans le nord de Paris, la priorité a été donnée au service de domiciliation du courrier dont bénéficient environ un millier de migrants et au maintien du lien social à distance. "Habituellement on a entre 150 et 300 personnes qui passent ici chaque jour que ce soit pour un renseignement ou pour nos activités socio-culturelles. Il y a donc eu un énorme travail des bénévoles qui depuis quatre semaines ont organisé des jours de distribution des courriers sur rendez-vous, dans le respect des gestes barrières. Nous avons aussi mis en place un standard téléphonique qui a fonctionné à plein régime 5 jours sur 7 pendant le confinement pour informer sur les droits et rassurer les personnes, ainsi que des 'visites téléphoniques' plusieurs fois par semaine pour une cinquantaine de personnes très isolées", explique Aurélie Radisson, directrice du CÈDRE.

>> À (re)lire : Reportage : le CÈDRE, un centre d’accueil où des migrants tendent la main à de nouveaux arrivants

Bien que le centre reste fermé au moins jusqu'au 25 mai (sauf pour les bénéficiaires de la domiciliation), Aurélie Radisson affirme que les équipes sont actuellement en train de réfléchir aux modalités de réouverture. "On sait qu'on ne pourra pas accueillir comme avant, lorsqu'on pouvait avoir jusqu'à 100 personnes dans le hall. On doit réinventer. On pense par exemple à des ateliers de sport ou de bien-être en petits comités sur notre terrain de basket en extérieur. On réfléchit aussi à comment réinstaurer des stations de recharge pour les téléphones de migrants, c'est quelque chose qui leur manque beaucoup d'après les retours que l'on a eu."

"Se réinventer", c'est aussi le mot d'ordre pour l'Atelier des artistes en exil (aa-e) qui avec le déconfinement investit de nouveaux locaux dans le 2e arrondissement de Paris. "C'est un nouveau départ pour nous, nous sommes assez enthousiastes même si tous les événements dans lesquels nos artistes étaient programmés sont annulés et que l'on attend les directives du gouvernement pour envisager la suite, notamment la reprise des événements publics", commente Judith Depaule, directrice de l'association. Les artistes sont attendus au compte-goutte dès lundi prochain, dans le respect des gestes barrières et distanciation sociale.

>> À (re)lire : À Paris, un atelier de création pour les artistes en exil

D'ici là, l'équipe de l'aa-e continue de plancher sur un retour à la vie culturelle pourquoi pas sous forme de rencontres en petits comités avec des artistes ou encore en imaginant une exposition ou un spectacle aux fenêtres des locaux qui seraient visibles depuis la cour extérieure par le public. "On peut imaginer beaucoup de choses, je suis sereine car nos artistes ont redoublé de créativité pendant le confinement. D'autant plus que l'exil en lui-même leur a déjà appris à s'adapter, à changer leurs pratiques, ils ont une longueur d'avance", conclut Judith Depaule.

 

Et aussi