Antoine Boulanger, un retraité de 65 ans, et Bakary, un Malien en attente de reconnaissance de sa minorité par l'Etat français, vivent sous le même toit à Noisy-le-Grand, en région parisienne, depuis février 2020. Crédit : InfoMigrants
Antoine Boulanger, un retraité de 65 ans, et Bakary, un Malien en attente de reconnaissance de sa minorité par l'Etat français, vivent sous le même toit à Noisy-le-Grand, en région parisienne, depuis février 2020. Crédit : InfoMigrants

Bakary, un jeune Malien en situation de précarité, a été accueilli chez Antoine Boulanger, un retraité vivant en région parisienne, en février. Un mois après, le confinement était décrété. Une période pendant laquelle ces deux hommes que tout semble opposer, mis à part leur discrétion et leur amour pour les sciences, ont appris à se connaître.

Assis côte à côte sur un canapé du salon, Antoine Boulanger, retraité de 65 ans, et Bakary*, Malien en attente de reconnaissance de sa minorité par l'État français (il dit avoir 16 ans et demi), observent la même pudeur l'un envers l'autre. Hormis quelques timides coups d'oeil et sourires, ils s'écoutent davantage qu'ils ne se regardent.

"Je suis content, Monsieur Antoine est super gentil avec moi", se réjouit Bakary, bonnet noir vissé sur la tête et jean à la mode déchiré aux genoux. "Je n'ai pas les mots pour dire combien je suis heureux d'être ici." À ces paroles, Antoine Boulanger, chemise rose et lunettes, ne peut s'empêcher de réagir, lui qui prend pourtant soin de ne pas couper la parole à Bakary : "Moi aussi je suis heureux que tu sois là".

S'ils partagent le même toit, les deux hommes ne se connaissent que depuis trois mois. Ils se sont rencontrés en février, le jour où Antoine Boulanger est venu chercher Bakary dans un hôtel géré par Médecins sans frontières (MSF), où il était hébergé avec d'autres jeunes migrants de manière temporaire. Grâce au programme "Accueillons" de l'association Utopia 56 et MSF, qui met en relation migrants et particuliers, il a pu l'amener dans son appartement avec terrasse, cossu, à Noisy-le-Grand, en région parisienne, pour y entamer une cohabitation - ou "hébergement solidaire" - à durée indéterminée.

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"Bakary peut rester ici autant qu'il veut, la stabilité est sans doute mieux pour lui et de mon côté, je n'ai pas de contraintes et j'ai des chambres disponibles", explique cet ancien ingénieur technico-commercial chez IBM qui vivait seul après le départ de ses enfants. Le sexagénaire a l'habitude d'ouvrir sa porte aux personnes en situation de précarité : il a accueilli pendant six ans des mineurs et jeunes majeurs relevant de la Protection judiciaire de la jeunesse et héberge par ailleurs depuis 2018 un SDF de 24 ans rencontré dans le jardin public bordant sa résidence. "Il y a des jeunes qui n'ont pas de logement satisfaisant, justifie Antoine Boulanger. Moi, j'ai mis le doigt dans l'engrenage des hébergements."

Discrétion

Cette cohabitation avec Bakary a démarré dans un contexte particulier. Quelques semaines à peine après le début de cette nouvelle vie, le confinement dû à la pandémie du coronavirus a été décrété, chamboulant ainsi le quotidien du migrant scolarisé en classe de troisième dans un collège situé à deux pas. Après plus de trois ans sans aller à l'école, Bakary, originaire d'un village de la région de Kayes dans l'ouest du Mali, avait repris les cours avec entrain le 10 mars dernier, une semaine seulement avant la fermeture des écoles, collèges et lycées en France.

"J'étais triste [de ne pas pouvoir aller au collège] mais je comprends l'intérêt du confinement", indique le jeune homme, qui n'est pas du tout sorti pendant deux mois et s'est simplement permis une balade en extérieur depuis la levée de cette mesure sanitaire.

Après plus de trois ans sans scolarité, Bakary a intégré une classe de troisième le 10 mars. Crédit : InfoMigrantsFaute de mieux, Bakary planche tous les jours sur les exercices envoyés par les professeurs. "Monsieur Antoine m'aide quand je ne comprends pas", sourit le jeune homme. "Surtout pour les mathématiques et la physique-chimie", précise Antoine Boulanger, vantant les capacités intellectuelles du jeune migrant. "On a tous les deux le goût des matières scientifiques."

Leur discrétion semble également être un dénominateur commun. Si Bakary se fait petit, cloîtré dans sa chambre pendant de longues heures ou réveillé lorsque la maison est encore endormie pour manger avant le lever du soleil en cette période de ramadan, Antoine Boulanger, quant à lui, marche sur des oeufs quand il s'adresse au jeune homme. "Je sais qu'il a traversé une partie de l'Afrique et que le bateau sur lequel il avait pris place [pour rejoindre l'Europe] a coulé. Des personnes sont mortes autour de lui", confie-t-il. "J'ai cru comprendre qu'il avait envie d'en parler mais je n'ose pas trop lui poser de questions sur ce qu'il a vécu, de peur de réveiller des souvenirs douloureux."

"On m'a menti"

Pourtant, la tranquillité de cette nouvelle vie et le confinement ont de toute façon été propices pour Bakary aux réminiscences de souvenirs souvent indésirables. Le jeune homme, qui est suivi par un psychiatre et un psychologue, dit même "comprendre" à présent un peu mieux tout ce qui lui est arrivé, une succession d'événements qu'il assure avoir subis. Son départ de son village pour aller à Bamako, la capitale, où faire des études était censé être plus accessible selon sa famille, puis le vol vers le Maroc, organisé par un ami de son père, "pour aller étudier là-bas quelques semaines".

"Je me suis retrouvé à dormir dans des grottes dans la forêt au Maroc, je ne sais même pas expliquer comment c'est arrivé", raconte Bakary en cherchant ses mots. Durant sa traversée de la Méditerranée, à l'été 2019, il a été secouru par la Croix-Rouge espagnole et emmené en Espagne. Il dit avoir par la suite suivi un groupe de personnes qui se rendaient en France, pays dont il parle la langue. À Paris, Bakary a passé plusieurs semaines à la rue. "Une nuit, je me suis fait voler mon sac dans lequel il y avait mon passeport. Il faut que je le retrouve." Les papiers d'identité sont un élément clé pour la demande de reconnaissance de minorité par l'État, qui pourrait aboutir à une prise en charge de Bakary par l'Aide sociale à l'enfance. Le jeune Malien a déjà essuyé un refus car ses réponses durant l'entretien avec les services de l'État n'ont pas été jugées "claires" mais il veut déposer un recours en justice.

Autoportrait dessiné par Bakary. Crédit : InfoMigrants"Je n'ai jamais rien obtenu facilement. Toute ma vie a été compliquée, depuis tout petit. Par ailleurs, on m'a menti", ajoute-t-il, sous-entendant que ses proches ont organisé son départ sans lui dire, car "s'il avait su ce qu'il allait vivre, il n'aurait jamais accepté de partir". "Je parle parfois avec ma mère par téléphone, elle me dit qu'il faut que je sois courageux", continue le collégien qui confie, dans un sourire toujours accroché à ses lèvres, être envahi de pensées négatives qui peuvent le "faire craquer".

Pour la première fois, pourtant, Bakary reconnait voir du positif et être déterminé à faire "de grandes choses", en France si possible, aux côtés de "Monsieur Antoine". "Je me rends compte de l'avantage que c'est de vivre chez lui et de pouvoir en apprendre plus sur la culture française", ajoute-t-il pudiquement, parlant de son hôte à la troisième personne alors que ce dernier est installé près de lui. "Je considère déjà Monsieur Antoine comme ma famille. Je compte tout faire pour qu'il soit fier de moi", lâche-t-il en baissant le visage. "Il n'y a rien qui me fera plus plaisir que de te voir réussir", lui répond Antoine Boulanger, les yeux rougis par l'émotion.

*Le prénom a été modifié. 

 

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