Pour Andrea Costa, "accueillir quelqu’un est bien plus que distribuer de la nourriture et des vêtements" | Photo : avec l’aimable permission de Baobab Experience
Pour Andrea Costa, "accueillir quelqu’un est bien plus que distribuer de la nourriture et des vêtements" | Photo : avec l’aimable permission de Baobab Experience

Alors que l'Italie vient d’entrer dans la seconde phase de son déconfinement, l'ONG Baobab Experience raconte comment elle a traversé la crise du coronavirus ces deux derniers mois. Et elle redoute d'entrer dans une période encore plus difficile pour continuer à soutenir les migrants.

"Les choses n’ont pas été faciles ces derniers temps", nous dit Andrea Costa, avec une certaine résignation dans la voix. À l’heure où l’on réalise cette interview avec l’un des fondateur de l’ONG romaine Baobab Experience, l'Italie émerge lentement du plus long confinement décrété en Europe pour lutter contre la pandémie de coronavirus. Pendant deux mois, la centaine de migrants qui dorment dans les rues autour de la gare Tirburtina à Rome ont continué à dépendre de l’aide de Baobab pour trouver de quoi manger et garder un semblant de lien social.

"Cela a été une sorte de vide total pour eux", explique Andrea. La plupart des migrants dont s’occupe Baobab Experience espèrent se rendre dans d’autres pays, que ce soit la France, l’Allemagne, les Pays-Bas ou encore le Royaume-Uni. "Ils voient l’Italie comme un pays de transit", précise Andrea. Mais depuis la fermeture des transports en commun et l’appel à rester confiné chez soi, ces personnes se retrouvent dans l’impossibilité de poursuivre leur route. Cette situation de blocage a été d’autant plus compliquée à vivre que la plupart des associations et organisations d’aide ont été contraintes de fermer leurs portes ou de réduire leur activité.

De l'aide pour plus de 90 000 migrants

Pendant le confinement de la population, la trentaine de bénévoles de Baobab Experience a cependant continué à distribuer de la nourriture, grâce à une autorisation des autorités romaines. Andrea Costa, artisan verrier de profession, est un des fondateurs de l’ONG crée en 2015. Avec la "crise des réfugiés", environ 35 000 personnes sont arrivées dans la capitale italienne. Et comme beaucoup n'étaient que de passage, ces migrants ont, selon Andrea, été "ignorés par les autorités".

Les volontaires de  Baobab Experience ont refusé de les ignorer. Depuis sa création, cette association a aidé plus de 90 000 migrants. La plupart d'entre-eux sont originaires d’Afrique sub-saharienne, d’Afghanistan et du Pakistan. Beaucoup ne passent pas plus d’une dizaine de jours sur place, dans des camps informels, avant de continuer la route vers le nord. En semaine, Baobab leur distribue deux repas par jour, le petit-déjeuner et le diner. Le week-end, lorsque davantage de bénévoles sont disponibles, la distribution passe à trois repas par jour. 

Un campement informel prs de la gare de Tiburtina de Rome  Photo ANSA

Au-delà de la distribution de nourriture, Baobab assure un "service à 360 degrés", explique Andrea. L’association travaille avec des organisations caritatives, des bénévoles et des militants à travers l’Italie et l’Europe et oriente des migrants vers la bonne adresse pour les soins médicaux, les conseils juridiques ou encore pour trouver un accueil social.

Avant le confinement, Baobab proposait même une offre culturelle, en emmenant par exemple des migrants au musée pour leur permettre de mieux connaître la ville et le pays. L’intégration sociale est ce qu’il y a de plus important, estime Andrea Costa. "Certains n’auront peut-être jamais la chance de revenir à Rome dans leur vie, alors nous voulons qu’ils en sachent plus sur la ville avant de partir". Baobab propose ainsi des visites au Colisée, à la basilique Saint-Pierre au Vatican, mais aussi des cours d’italien et d’anglais pour se faire comprendre.

Baobab Experience et le coronavirus

Selon Andrea, les autorités romaines n’ont pas suffisamment aidé les personnes sans domicile fixe pendant le confinement, obligeant ainsi beaucoup de migrants à dormir dans la rue dans des conditions difficiles. Néanmoins, avant que ne débute la crise sanitaire, la plupart des personnes dont s’occupe Baobab avaient pu être logées dans des abris d’hiver restés ouverts pendant le confinement. 

Ces photos ont toutes t prises avant les mesures de confinement imposes en Italie  Photo  avec laimable permission de Baobab Experience

Pour expliquer aux migrants qui dorment autour de la gare Rome-Tiburtina ce qu’est le coronavirus et comment s’en protéger, Baobab produit des dépliants en autant de langues que possible. "Mais honnêtement, le coronavirus est le dernier de leurs soucis", assure Andrea. "Ils ont déjà traversé tant de choses - des tortures, des viols et toutes sortes de choses horribles - que c’était une mission très compliquée d’expliquer à quelqu’un qui dort dans la rue l'obligation de porter un masque et des gants ainsi que la la nécessité de se tenir à distance des autres". Justement, les règles de distanciation ont posé bien des problèmes : "L’interdiction de se réunir en groupes n’a pas facilité la distribution de nourriture à 120 personnes".

L'habitude de l’urgence

"Nous essayons de continuer à faire ce que nous avons toujours fait mais avec un millier de difficultés supplémentaires. Ils dorment dans la rue et nous tentons de rendre leur situation plus tenable autant que nous le pouvons, mais cela reste insuffisant." En ce moment, la gare est fermée et les migrants ont été autorisés d’y dormir. Mais ils pourraient se faire évacuer à tout moment.

Des couvertures sont distribues derrire la gare de Tiburtina  Photo  Baobab Experience

Actuellement, explique Andrea, tous ceux qui dorment dans le camp informel derrière la gare de Tiburtina sont des hommes. Lorsqu’une femme s’y présente, des bénévoles tentent de la réorienter immédiatement vers une association qui peut lui offrir une possibilité de dormir en sécurité. Si ce n’est pas le cas, Baobab réunit les fonds nécessaires pour financer un logement temporaire. 

Baobab est "habitué à fonctionner dans l’urgence mais cette crise a créé une situation de double urgence". Andrea note qu’il est de plus en plus difficile de trouver des dons de vêtements, de nourriture et de couvertures. Et il estime que malgré le déconfinement de l’Italie, les choses vont continuer à se dégrader pour les migrants.

"Nous voyons déjà maintenant une augmentation du nombre de nouvelles arrivées de migrants. Ils ne se sont pas arrêtés à cause du Covid-19". Rien que la semaine dernière, un groupe d’une vingtaine de Soudanais est arrivé au camp informel géré par Baobab. Andrea Costa pense que l’on verra dans le futur davantage de personnes dormir dans la rue en Italie. Jusqu’à maintenant, dit-il, les Italiens étaient très enclins à aider, mais puisque tout le monde est en train de s’appauvrir, "il va être plus difficile de s’occuper des personnes les plus vulnérables".

Durant la pandmie Baobab sest associ  dautres organisations pour russir  distribuer des repas  Rome  Photo Picture-alliancePacific Press

Pour Andrea Costa, les pensées d’extrême-droite sont entrain de remporter la bataille culturelle dans le pays, avec une rhétorique anti-migration qui s’est de plus en plus répandue ces dernières années. Parler d’une "invasion" et tenter de créer l’impression que l'Italie et l'Europe sont "assiégées" est tout simplement un déni de la réalité. "Même les jeunes Italiens quittent le pays parce qu’il n’y a pas assez d’emplois sérieux. Les migrants ne sont pas stupides, ils réalisent très rapidement qu’il n’y a pas grand chose pour eux ici et ils font donc tout ce qu’ils peuvent pour partir".

'Changer le récit sur la migration'

Andrea rêve d’une Italie qui offrirait un meilleur filet social et qui travaillerait à "changer le récit" sur la migration. Il décrit le discours actuel comme une "immense fake news" que "beaucoup d’Italiens ont avalé". Pourtant, "plus vous investissez dans l’intégration, moins vous avez à investir dans la sécurité", affirme Andrea.

Andrea Costa lun des fondateurs de Baobab Experience lors dune confrence de presse  Photo  avec laimable permission de Baobab Experience

"Nous devons prendre un virage à 180 degrés. Il y a toujours eu de l’immigration et il faut l’accepter." Les migrants représentent actuellement "quelque chose comme 0,3 % de la population européenne, c’est rien." Pour lui, il s'agit simplement "de construire des liens entre les gens et de considérer les migrants comme des être humains, pas simplement comme des numéro ou des étrangers".

Le site de Baobab :  https://baobabexperience.org/

Traduction et adaptation : Marco Wolter

 

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