Des migrants secourus en mer, au large des Canaries, par les sauveteurs espagnols. Crédit : Reuters
Des migrants secourus en mer, au large des Canaries, par les sauveteurs espagnols. Crédit : Reuters

Absence de navires humanitaires en mer, situation au large de Malte, augmentation des départs des Algériens, conditions de vie des migrants en Libye... Vincent Cochetel, le représentant du Haut-commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) pour la Méditerranée centrale répond aux questions d'InfoMigrants.

InfoMigrants : Malte retient depuis près de trois semaines une centaine de migrants à bord d'un navire privé stationné au large de ses côtes. Qu'attend La Valette pour les laisser débarquer sur son sol ?

Vincent Cochetel : Ces migrants sont à bord d'un navire maltais depuis plus de deux semaines. La justification de santé publique ne permet plus de s'appliquer, nous sommes bien au-delà des délais de quarantaine imposés par le Covid-19.

La Valette refuse de les laisser débarquer sur son sol, arguant que sa capacité de réception a été largement atteinte. Mais il faut pouvoir dégager des moyens pour accueillir ces personnes.

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Malte veut en fait une redistribution européenne de ces migrants mais c'est impossible dans le contexte actuel, avec notamment la fermeture de nombreuses frontières en Europe en raison de la crise sanitaire. C'est tout simplement irréaliste.

IM : Comprenez-vous la stratégie de Malte qui consiste à affréter des navires privés pour secourir des migrants, à empêcher d'autres de débarquer sur son sol, ou encore à aider des naufragés à rejoindre l'Italie… et qui agit de la sorte afin d'obtenir une plus grande solidarité européenne ?

V.C : Nous comprenons que Malte est un petit territoire avec une petite population. On comprend donc ses limites et ses contraintes. Mais, le sauvetage en mer répond à des principes élémentaires d'humanité. Les personnes secourues doivent être débarquées sur la terre ferme.

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Malte a besoin d'un mécanisme de solidarité prévisible dans l'accueil des migrants secourus et ne pas avoir à gérer au cas par cas. C'est une demande légitime. Mais il faut également limiter un tel dispositif car on voit bien que le système d'évacuation des migrants, notamment en Grèce, crée un appel d'air.

Seules 30% des personnes qui prennent la mer depuis la Libye ont un besoin de protection. Cela veut donc dire que 70% n'ont pas vocation à demander l'asile en Europe. Un mécanisme de retour juste et équitable doit aussi être mis en place. Car sinon c'est tout le système d'asile qui sera remis en question par les États européens et leurs peuples.

IM : L'Italie a également affrété un navire touristique où une centaine de migrants y sont retenus. Un Tunisien est mort après s'être jeté du pont. L'Italie est-elle en train de calquer sa stratégie sur celle de Malte ?

V.C : La politique de l'Italie n'est pas de fermer la porte aux migrants mais de gérer les arrivées au cas par cas.

Concernant ce navire privé, il n'est pas idéal de garder des gens en quarantaine à bord d'un bateau, mais ces mesures sont prises pour des questions de santé publique. Après 14 jours, ils doivent être autorisés à débarquer sur le sol italien.

Il faut cependant noter que depuis le début de la crise sanitaire, l'Italie a toujours continué d'accueillir des migrants secourus en mer.

Mais il faut rester vigilant et ne pas revenir à la situation de 2015 dans ce pays. Rome doit pouvoir compter sur la solidarité européenne. On ne change pas la géographie : l'Italie, l'Espagne et Malte se retrouvent en première ligne de part leur situation mais ils ne doivent pas gérer l'accueil tout seuls.

IM : Pensez-vous que certains États européens utilisent la crise sanitaire afin de déroger à leurs obligations en matière d'asile ?

V.C : Nous ne l'espérons pas.

L'Espagne est le premier pays d'asile en Europe, avec l'arrivée massive des Vénézuéliens, mais elle continue d'assurer le sauvetage en mer au large de ses côtes.

Comme je l'ai déjà dit plus haut, l'Italie a alterné entre une politique officielle de fermeture de ses ports et une politique de gestion des exceptions.

La situation à Malte est en revanche plus compliquée, car la question se pose sur le mécanisme de coordination des secours en mer dans la zone maritime maltaise. On ne peut pas transférer les opérations de sauvetage à des opérateurs privés, comme l'a fait La Valette.

On parle beaucoup des pays européens, à juste titre, mais il faut aussi porter son attention sur la responsabilité des pays d'origine. Comment expliquer que certaines nationalités partent plus que d'autres alors que leur pays n'est pas en guerre ? Les États africains ont aussi un rôle à jouer.

IM : L'Alan Kurdi et l'Aita Mari saisis par les autorités italiennes, plus aucun navire humanitaire n'est présent en mer Méditerranée. Est-ce que cela vous inquiète ?

V.C : Oui, l'absence de navires humanitaires nous inquiète car les ONG jouent un rôle important dans le sauvetage et la prévention. Elles sont aussi les témoins de ce qu'il se passe en mer.

On a souvent entendu en Europe que les ONG de secours en mer étaient complices des trafiquants car elles incitaient les migrants à quitter la Libye. Mais on voit bien en ce moment que, malgré l'absence de navires humanitaires, les départs depuis la Libye continuent.

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Si les États européens ne veulent pas assumer la responsabilité du sauvetage en mer, qu'ils laissent la place aux acteurs de la société civile.

Est-ce que si un bâtiment est en flammes en Europe, on imaginerait ne pas appeler les pompiers ? C'est la même chose en mer.

IM : Les Algériens sont de plus en plus nombreux à quitter leur pays pour tenter de rejoindre l'Europe via l'Espagne ou la Sardaigne. Comment l'expliquer ?

V.C : Il y a toujours eu des Algériens qui quittaient leur pays mais ils étaient moins nombreux que les Marocains. 

Aujourd'hui on constate le phénomène inverse. Du 1er janvier au 19 mai, 1 700 Algériens sont arrivés en Espagne, contre 1 000 Marocains. C'est très étonnant, c'est une tendance nouvelle.  

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Je pense que l'exode des Algériens s'explique par les conditions socio-économiques de la jeunesse qui se sont aggravées avec les restrictions imposées par le coronavirus. Ces mesures ont eu un impact sur leur niveau de désespoir.

IM : On parle peu de la Libye en ce moment, quelle est la situation pour les migrants en pleine pandémie de coronavirus ?

V.C : Le nombre total de migrants et demandeurs d'asile retenus dans les 11 centres gérés par le DCIM (département libyen de lutte contre la migration illégale) a considérablement chuté. On compte actuellement environ 1 200 personnes dans ces centres. C'est le chiffre le plus bas enregistré.

Cependant, il y a eu de gros départs d'embarcations de migrants ce week-end et la plupart ont été interceptés et ramenés en Libye. Entre 200 et 300 personnes vont être ramenées en détention dans les jours à venir.

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La crise sanitaire a compliqué encore plus le quotidien des migrants vivant en Libye. Quelque 75% des migrants ont perdu leur emploi et on ne sait pas dans quelles mesures ils pourront le récupérer rapidement.

De plus, les évacuations de réfugiés de Libye vers un pays sûr sont interrompues en raison de la fermeture des frontières et des combats dans le pays. 

Pour l'instant, il n'y a pas de solution en Libye.

 

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