Capture d'écran d'une conversation sur Facebook Messenger entre Yahya Sonko et le journaliste Benjamin Bathke, le 19 mai 2020 | Photo : Benjamin Bathke
Capture d'écran d'une conversation sur Facebook Messenger entre Yahya Sonko et le journaliste Benjamin Bathke, le 19 mai 2020 | Photo : Benjamin Bathke

Le Gambien Yahya Sonko vit en Allemagne et s’engage sur les réseaux sociaux et dans les médias pour motiver ses jeunes compatriotes ayant fui la Gambie à rentrer pour reconstruire le pays.

La première chose que l’on remarque chez Yahya Sono, est son énergie débordante. Et il lui en faut, avec trois enfants, un apprentissage pour devenir professeur en école maternelle, les événements qu’il organise pour d'autres demandeurs d’asile et son activité quotidienne sur WhatsApp et Facebook pour informer les Gambiens vivant en Allemagne.

"Je m’investis parce que je crois qu’il existe toujours un moyen d’aller de l’avant", nous dit Yahya, que nous suivons depuis deux ans. "Cela vaut la peine de rassembler des personnes de différentes cultures, de nationalités et d’horizons divers pour partager des idées et trouver de solutions à ses propres problèmes. Si en tant que migrants et réfugiés nous ne faisons rien, les choses ne changeront jamais."

Le Gambien de 32 ans était poursuivi dans son pays qu’il a décidé de fuir en 2015. Il vit désormais à Hemmingen, un petit village près de Stuttgart dans la région du Bade-Wurtemberg, dans le sud de l’Allemagne.

Informer les Gambiens

Parmi ses nombreuses activités, Yahya informe quotidiennement ses compatriotes en Allemagne à travers les réseaux sociaux. Il a déjà créé 23 groupes de discussion sur WhatsApp, qui sont quasiment tous suivi par des centaines de personnes. En tout, il parvient à atteindre avec ses messages près de 5.000 personnes rien qu'à travers cette application de messagerie. Cela représente près d’un tiers de la communauté gambienne vivant actuellement en Allemagne qui compte quelque 15.500 personnes. Selon Yahya, la plupart sont relativement jeunes et ont moins de 35 ans.

Yahya Sonko  droite avec Winfried Kretschmann le minitre-prsident du Bade-Wurtemberg en janvier 2020  Photo  Yahya Sonko

"En tant que migrant gambien en Allemagne, c’est difficile de se tenir informé correctement", affirme Yahya. "La plupart du temps, les gens ne savent pas lire l’allemand. La Gambie est un pays pauvre ou l’éducation n’est pas une priorité."

En Gambie, plus d’un tiers de la population de 2 millions d’habitants vit sous le seuil de pauvreté comme défini par les Nations Unies, c’est à dire avec moins d’un dollar par jour.

Après 22 années d'une dictature qui s’est terminée en 2017 et une économie atone, de nombreux Gambiens tentent de rejoindre l’Europe.

Yahya explique que la plupart des Gambiens qui participent à ses groupes de discussion sur WhatsApp diffusent essentiellement des informations ou sont à la recherche d’aide, comme pour faire traduire un document allemand vers le Mandinka ou le Wolof.

Chaque groupe de discussion est supervisé par deux administrateurs, qui écoutent les messages audio et s’assurent que les liens vers les articles en ligne soient "authentique". Ils demandent aussi aux participants d’appuyer leurs affirmations par des sources.

Le réseau d’entraide Gambia-Helfernetz , qui fait partie du Conseil pour les réfugiés du Bade-Wurtemberg, participe également à la vérification des informations. Le réseau compte quelque 500 personnes qui militent pour les droits des réfugiés, comme des avocats, des travailleurs sociaux, des bénévoles, mais aussi des demandeurs d’asile.

Au-delà de l’Allemagne, Yahya est aussi engagé au sein de la communauté gambienne en Italie et en Espagne.

Financer les rapatriements

Les Gambiens utilisent aussi les groupes pour WhatsApp pour aider les familles endeuillées par un décès d’un proche parti en Europe. Comme la Gambie est à 95% musulmane, la plupart des familles souhaitent procéder à des funérailles islamiques. Sur les groupes de discussions, il n’est ainsi pas rare de voir des demandes de dons pour pouvoir financer le rapatriement d’un corps.

Capture dcran du 25 juin 2020 montrant un appel aux dons lanc par Yahya Sonko sur un site de financement participatif  Photo  Benjamin Bathke

Pour le moment, la communauté gambienne est déjà parvenue à réunir suffisamment d’argent pour financer le retour de six Gambiens décédés en Allemagne, sachant qu’un rapatriement de corps coûte au moins 5.000 euros.

Certains fonds proviennent notamment d’appels aux dons lancés par Yahya sur des plates-formes de financement participatif. "La plupart d’entre nous ne travaillent pas", raconte Yahya. "Mais si chacun de nous met cinq, deux ou même un euro, nous pouvons facilement réunir 5.000 euros."

Ensuite, c’est une entreprise funéraire près de Stuttgart qui s’occupe de la logistique et de la bureaucratie. L’entreprise accepte même de travailler sans acompte. Ils "nous font confiance", dit Yahya, qui règle la facture une fois que l’argent est réuni, ce qui peut parfois prendre jusqu’à deux mois.

"Les bonnes voies d’intégration"

Reste que le principal objectif de Yahya est d’augmenter les chances de ses compatriotes de pouvoir rester en Allemagne.

"Si on veut vivre ici, nous devons chercher des raisons de rester ici", soutient-il. "Nous ne devons pas venir pour être ici illégalement, pour voler ou pour énerver les gens. Si vous voulez être ici, il faut suivre certaines procédures et les bonnes voies d’intégration".

Pour Yahya, ces voies sont notamment les formations et les emplois auxquels peuvent prétendre certains demandeurs d’asile selon leur statut.

Le Gambien met sur pied des séminaires, des ateliers et des réunions de groupe pour parler de sujets comme la procédure d’asile, les différents statuts légaux, ou encore le règlement de Dublin. Ces événements sont généralement organisés en coopération avec des structures qui s’engagent elles-aussi pour les droits des migrants, comme Caritas, l’AWO et le Conseil pour les réfugiés du Bade-Wurtemberg.

Yahya Sonko  gauche se tient  ct du cerceuil dun Gambien sur le point dtre rapatri en Gambie  Photo  Yahya Sonko

Faible taux de protection pour les Gambiens

Trouver un moyen légal de rester en Allemagne est l’une des préoccupations principales de la communauté gambienne. Rien que dans le Bade-Wurtemberg, plus de 3.500 Gambiens sont actuellement dans l’obligation de quitter le pays. 

Le taux de protection pour les Gambiens en Allemagne est de seulement 5% depuis 2015, c’est à dire que seuls 5% des demandes d’asile ont reçu une réponse positive, selon les chiffres de l’Office allemand des migrations et des réfugiés (BAMF). 

Pour mettre ce chiffre en perspective, un taux de protection de 50% est considéré comme "bon".

Une vingtaine de Gambiens vivent actuellement parmi les quelque 8.000 habitants de Hemmingen, le village de Yahya. Aucun d’entre eux ne bénéficie du statut de réfugié. Ils ont pour la plupart une "Ausbildungsduldung", un statut qui protège de l’expulsion ceux qui suivent une formation en apprentissage.

Yahya vit avec sa famille dans un centre d’accueil pour réfugiés avec une cinquantaine d’autres personnes ­- des Gambiens, des Nigérians, des Syriens et des Afghans. Dans chacun des deux bâtiments qui composent le site, les résidents se partagent une cuisine et deux salles de bain.

Yahya Sonko au Reichstag  Berlin en novembre 2019  Photo  Yahya Sonko

L'apprentissage comme facteur d'intégration

Pour Yahya, la "bonne voie d’intégration" est son apprentissage, qu’il fait depuis 2017 pour devenir professeur en école maternelle à Hemmingen. Le Gambien sait que son futur et ses chances de pouvoir rester en Allemagne dépendant largement de son apprentissage. 

Ses deux filles sont certes nées en Allemagne, mais cet argument n’est pas suffisant selon ses "conseillers juridiques", qui lui ont dit qu’il devrait pouvoir obtenir un permis de séjour ("Aufenthaltsgenehmigung") une fois son apprentissage réussi.

Au-delà de l’enseignement de la lecture et des mathématiques, Yahya se forme également à la pédagogie musicale. Il maitrise notamment les percussions et joue dans plusieurs fanfares du village.

La crise sanitaire du coronavirus a cependant mis un frein à son apprentissage. "Je ne suis pas habitué à ces cours en ligne", explique Yahya. "Je n’arrive pas à faire la moitié de mes devoirs parce que le langage pédagogique en Allemagne est totalement différent de celui que j’ai appris dans mon pays. J’ai besoin de la présence physique de ma classe et des autres professeurs. J’ai besoin de leur parler pour comprendre leur manière d’enseigner."

Yahya devra donc encore s’armer de patience. La maternelle de Hemmingen ne devrait rouvrir qu’à la fin du mois de juin.

"Le dilemme de la migration"

Après la chute de l’ancien président gambien Yahya Jammeh en 2017, mettant fin à 22 années d’oppression, certains Gambiens ont commencé à rentrer au pays. En mai 2018, le gouvernement gambien s’est engagé à coopérer davantage avec l’Union européenne pour faciliter davantage les retours volontaires. Depuis, ces derniers ont lentement augmenté en Allemagne.

Pour faire face au sentiment de honte et d’échec qu’éprouvent souvent ceux qui rentrent, Yahya a lancé Niumi FM, une radio qui émet en direct depuis Banjul, la capitale gambienne. Les émissions sont en anglais et dans trois autres langues officielles du pays. 15 personnes, âgées de 18 à 35 ans, y travaillent actuellement.

Yahya a lui-même souvent été invité par les medias gambiens. Désormais il veut se servir de sa propre station pour permettre aux jeunes de discuter de leurs inquiétudes et de parler de la problématique de la réintégration des retournés.

"Quand ils reviennent, ils sont traumatisés", nous dit Yahya. "Ils ne sont pas les bienvenus. Les gens pensent qu’ils sont allés en Europe et ont échoué."

Nuimi FM veut aussi contribuer à réduire l’immigration illégale, en racontant la réalité de l’Europe et les dangers qui attendent ceux qui décident de se lancer sur la route.

"Quand vous êtes en Gambie vous vous dites : tout le monde veut aller en Europe parce que l’herbe y serait plus verte. Mais cette Europe dont ils entendent tellement parler n’est pas plus verte que la Gambie. La plupart de ces nombreux Gambiens en Europe souffrent."

Alors que les medias gambiens s’intéressent peu au "dilemme de la migration" selon Yahya, il forme actuellement des Gambiens expulsés à devenir des reporters pour pouvoir partager leurs expériences.

Un an pour atteindre l'Europe

Yahya s’était lui-même lancé sur la route pour l’Europe en janvier 2015, laissant derrière lui sa mère, ses deux sœurs et son petit frère. Il venait de passer trois semaines en prison pour avoir enseigné à ses étudiants les principes de la démocratie et de la liberté d’expression.

Il passe d’abord par le Sénégal et le Burkina Faso, avant d’être exploité et de travailler pendant 4 mois en Libye. Yahya trouve alors un passeur qui lui promet de l'emmener en Italie pour 1.000 euros. Un jour plus tard, le bateau sur lequel il se trouve en Mer Méditerranée est secouru par une ONG allemande qui fait débarquer le groupe en Italie. Nous sommes en décembre 2015, soit un an après le départ de Yahya de Gambie.

En Italie, il vit dans un camp de réfugiés pendant quelques mois, puis il atterrit à Milan. Pendant huit mois, Yahya qttend l'examen de sa demande d’asile, mais faute de progrès, il décide de partir en Allemagne en espérant améliorer ses chances de rester en Europe.

Il arrive fin 2016 en Allemagne dans la région du Bade-Wurtemberg. Après avoir déposé sa demande d’asile, il est placé dans un centre d’accueil près de Heidelberg, où vivaient selon lui entre 3.000 et 4.000 migrants à cette époque. Ce n’est qu’en avril 2017, que le Gambien pose ses valises à Hemmingen.

Rester ou rentrer

"C’est parfois très difficile pour ma mère, même si on peut se voir par appels vidéo. Quand elle est malade, il lui manque le soutien dans son entourage".

Yahya se voit pour le moment rester en Allemagne, même si la séparation de ses proches depuis cinq ans déjà est pour lui la conséquence de son départ la plus difficile à supporter.

"C’est ce qui me dit le plus que je devrais renter à la maison", assure Yahya.

Mais une autre raison qui le retient en Allemagne sont ses deux filles. Bien qu’elles soient nées en Allemagne, elles seraient très probablement victime d’une mutilation génitale féminine (MGF) en rentrant en Gambie. Selon l’UNICEF, 75% des filles et femmes entre 15 et 49 ans ont subi une excision en Gambie entre 2004 and 2015.

Les MGF sont particulièrement pratiquées chez les Mandinka, la tribu à laquelle appartient Yahya et qui représente environ un tiers de la population gambienne.

"Il ne nous lâcheront pas avec ça", affirme Yahya. "Dès que je rentre, je me battrais avec ma famille contre la mutilation de mes filles. Mais ils n’écoutent personne, c’est ma grande peur."

Rassembler les communautés

Si Yahya se voit éventuellement poursuivre des études à l’université, en politique ou en sciences sociales, ou encore devenir un "expert juridique pour aider à représenter les Gambiens en Allemagne, il veut aussi contribuer au changement dans son pays.

En janvier 2017, l’ancien journaliste Adama Barrow est devenu le troisième président de Gambie en promettant de se battre pour le respect de la liberté de la presse et les droits de l’homme. Mais au début de cette année, des centaines de Gambiens ont manifesté contre la décision du président de rester cinq ans au pouvoir, contre trois ans comme il l’avait promis. De plus, les autorités ont fermé deux stations radio dans le pays.

"Les politiques seuls ne peuvent réussir à changer la Gambie", dit Yahya, qui est également le porte-parole de la diaspora du parti UDP au pouvoir en Gambie. 

"Ce pays a besoin d’un changement de système renforcé par la jeune diaspora si talentueuse et innovante. Je veux connecter cette jeunesse, répandre ses idées et motiver les jeunes à penser à leur retour au pays." Et pour faire ce travail, Yahya Sonko estime qu’il lui faut rester en Europe afin de "connecter les Gambiens vivant en Allemagne, en Italie et en Espagne".


Traduction et adaptation : Marco Wolter

 

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