De gauche à droite : les dortoirs surpeuplés du CETI de Melilla, en pleine pandémie de Covid-19 / Un migrant se fait agresser par un agent du centre / Les longues queues pour la nourriture, sans mesures sanitaires. Images de notre Observateur.
De gauche à droite : les dortoirs surpeuplés du CETI de Melilla, en pleine pandémie de Covid-19 / Un migrant se fait agresser par un agent du centre / Les longues queues pour la nourriture, sans mesures sanitaires. Images de notre Observateur.

Depuis novembre 2019, près de 800 migrants tunisiens attendent de connaître leur sort au centre d'accueil temporaire pour immigrés de Melilla, territoire espagnol au nord du Maroc. En l’absence d’accord bilatéral avec la Tunisie pour les rapatrier, les autorités espagnoles leur refusent un transfert vers l’Espagne continentale. Notre Observateur, migrant Tunisien dans ce centre, dénonce un traitement inhumain.

Le 27 avril, le ministre de l’Intérieur espagnol a annoncé son souhait d'expulser 780 Tunisiens de Melilla et de les rapatrier de force "dans les meilleurs délais". Il a souligné travailler conjointement avec le gouvernement tunisien sur ce même projet.

Malgré l'annonce officielle, l’Espagne n’a pas d’accords bilatéraux avec la Tunisie pour expulser ses ressortissants clandestins, contrairement à l’Italie.

Au centre d'accueil temporaire pour immigrés (CETI) de Melilla, les migrants arrivant du continent africain déposent empreintes et dossiers. Ils restent ensuite au Centre, le temps que leur demande d'asile ou de visa soit étudiée et traitée.

Depuis cette annonce, plusieurs Tunisiens ont entamé une grève de la faim pour demander à être transférés sur le territoire continental de l'Espagne.  

"Nous craignons d’être rapatriés en catimini avec la complicité de notre pays"

Saïd (pseudonyme) est un jeune migrant tunisien arrivé au centre d'accueil temporaire pour immigrés (CETI) de Melilla en novembre 2019. Il craint d’être rapatrié de force si la Tunisie ne refuse pas le projet espagnol de rapatriement. Il dénonce aussi un traitement agressif de la part des agents de sécurité du centre. 

"Nous refusons la décision unilatérale du gouvernement espagnol, qui n’a pas le droit de nous expulser de force. Je sais qu’en cas de refus d’une demande d’asile, nous avons droit à un 'laisser-passer', un avis pour quitter le territoire, valable pour 30 jours.

En janvier, nous avons fait une marche de protestation contre le projet d’expulsion, et personne n’est venu nous parler : ni les autorités espagnoles, ni les tunisiennes. Le même mois, un consul tunisien est venu de Madrid et nous a promis de s’occuper de notre situation. Depuis, nous n'avons plus aucune nouvelle, car les déplacements sont devenus impossibles en raison de la pandémie de Covid-19.

Le 25 avril, nous avons entamé une grève de la faim, plusieurs migrants ont même cousu leurs bouches en signe de protestation. Nous craignons d’être rapatriés en catimini avec la complicité de notre pays."

Depuis le début du confinement, le camp a accueilli 2 200 migrants, majoritairement des Tunisiens. Pour Saïd et ses compagnons, les migrants Tunisiens sont délaissés par les agents du CETI : pendant leur grève de la faim, l’état de santé de deux migrants tunisiens s’est gravement détérioré. Ces derniers n'ont pas pu appeler d'ambulance et ont dû se rendre à l'hôpital en taxi, avant d'être hospitalisés. "C’est simplement notre quotidien", dit Saïd.

"La mort nous guette à l’intérieur et à l’extérieur du camp"

"Nous subissons aussi des provocations des agents du camp : l’un d’entre eux a, par exemple, agressé un migrant avec une matraque, en l’insultant. Nous avons diffusé la vidéo sur Facebook et Whatsapp, et un média local l’a relayée, mais il l’a supprimée quelques jours plus tard. Depuis, les agressions sont répétées et ciblées, et nos téléphones très surveillés."

Notre Observateur assure que les Tunisiens sont traités différemment : ils n'auraient ainsi pas le droit à certains soins au dispensaire du centre.

"Depuis le début du déconfinement, nous sortons parfois du camp pour faire des courses mais nous nous faisons souvent braquer par des bandes qui occupent l’oued. L’un de nous, un homme assez âgé, a été poignardé pendant le mois de Ramadan. Mais, lorsque nous portons plainte, la police locale nous dit qu’on n’avait qu’à se défendre. Nous n’osons plus sortir du camp dès la tombée de la nuit. Même la journée, je fais mes courses avec cinq personnes pour plus de sécurité. La mort nous guette à l’intérieur et à l’extérieur du camp.

Ne parlons même pas des risques sanitaires liés à la pandémie de Covid-19 : on dort à 300 ou 350 personnes dans une même pièce. Certains d’entre nous dorment dehors pour limiter la casse.

Pour avoir à manger, on peut faire la queue pendant une heure ou plus. L'administration ne nous donne pas d’informations non plus quant à notre sort. Ici, il y a des familles, des personnes âgées qui souffrent de maladies chroniques. Avec le Covid-19, rien n'a été mis en place pour eux."

Pour recevoir de la nourriture, pour accéder à l'infirmerie ou à tout autre service, les migrants du CETI de Melilla sont obligés de faire la queue, sans pouvoir respecter la distanciation sociale. Images envoyées par notre Observateur.

"(...) Au lieu de procéder à un transfert urgent vers la péninsule en raison du surpeuplement du CETI, (le ministre de l'Intérieur) annonce une expulsion collective en pleine pandémie !", explique cet internaute sur Twitter.

"L’Espagne semble vouloir 'envoyer un message' aux potentiels futurs arrivants"

En 2018, quelques pays européens ont adopté des mesures plus strictes pour contrôler la situation dans le bassin méditerranéen. En Italie, première destination des migrants qui traversent la Méditerranée, des accords bilatéraux ont été mis en place, permettant d’expulser et rapatrier les migrants clandestins vers la Tunisie. Selon le Forum Tunisien des droits Économiques et Sociaux (FTDES), 2 100 Tunisiens ont ainsi été rapatriés d’Italie en 2018. Ces migrants se sont alors tournés vers d’autres routes migratoires notamment via le Maroc.

Romdhane Ben Amor, responsable communication du FTDES, explique : "Au début, quand les Tunisiens ont commencé à emprunter la voie marocaine, les autorités espagnoles les accueillaient au CETI de Melilla, notamment car elles ne s’attendaient pas encore à de tels afflux. Ensuite, elles leur donnaient un laisser-passer pour qu’ils aillent ailleurs en Europe."

En 2018, 586 tunisiens ont passés ainsi les frontières. En 2019, leur nombre est monté à 1 246.

Selon Romdhane Ben Amor, les autorités espagnoles auraient une stratégie bien précise en bloquant les tunisiens au CETI de Melilla : "Premièrement, l’Espagne veut 'envoyer un message' aux potentiels futurs arrivants en montrant le traitement qui les attend sur place, à Melilla. Ensuite, l’objectif serait d’engendrer une crise humanitaire pour faire pression sur la diplomatie tunisienne et mener à des accords similaires aux accords tuniso-italiens ou à ceux entre l’Espagne et le Maroc. Des passeports tunisiens ont même été réquisitionnés, ce qui est totalement illégal de la part des autorités espagnoles dans ce contexte."

Autre élément d’inquiétude pour Rohmdhane Ben Amor : la situation liée au Covid-19, alors que la Cour européenne des droits de l'Homme et Amnesty Espagne ont demandé explicitement aux autorités de relâcher les migrants clandestins pendant la pandémie.

L’Espagne est l'un des pays les plus touchés par le virus. Malgré cela, les autorités espagnoles n’ont pris aucune mesure visible dans ce camp. Pire, elles ont mis encore plus la vie des migrants en danger en surpeuplant le centre. Nous considérons que les migrants sont employés aujourd’hui comme un moyen de pression dans les négociations diplomatiques, comme des otages pour un futur accord.

 

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