Des migrants comoriens réfugiés dans le centre-ville de Mamoudzou à Mayotte (archive). Crédit : France 24
Des migrants comoriens réfugiés dans le centre-ville de Mamoudzou à Mayotte (archive). Crédit : France 24

Les tensions sont de plus en plus palpables à Mayotte où des habitants se liguent contre l'afflux de migrants en s'interposant dans des enquêtes policières ou en bloquant l'accès aux soins à des étrangers blessés. Le procureur du 101e département français dénonce une situation "inédite et intolérable".

Violences, attaques racistes, loi du Talion, manifestations : les migrants cristallisent de vives tensions ces dernières semaines à Mayotte, département français de l'océan Indien situé entre Madagascar et la côte du Mozambique. Parmi les derniers incidents en date, des soignants ont été empêchés samedi 6 juin puis mardi 9 juin par des habitants de porter secours à des étrangers.

La première entrave, samedi, a eu lieu à Kani Bé, dans le sud de l'île, où une centaine d'habitants ont fait barrage à l'ambulance transportant un homme victime d'un traumatisme crânien après un accident de la circulation dans l'archipel voisin des Comores. L'hélicoptère du centre hospitalier de Mayotte (CHM) a été contraint de se poser sept kilomètres plus loin pour que l'ambulance puisse faire évacuer le blessé découvert sur la plage quelques heures plus tôt.

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Une autre entrave s'est produite mardi dans le village de Mtsahara dans le nord de l'île lorsqu'une cinquantaine d'habitants ont empêché l'intervention des pompiers venus secourir une autre personne blessée et déposée par un kwassa-kwassa, ces petites embarcations en provenance des Comores.

Mayotte, un désert médical français

Autoproclamés collectifs citoyens de défense des intérêts des Mahorais, les habitants n'ont pas hésité à témoigner de leur agacement et de leur frustration à visages découverts, notamment auprès de la chaîne Mayotte La Première. Tous se plaignent du trop grand nombre de migrants en provenance des Comores et de la région africaine des Grands Lacs qui, selon eux, encombrent un système sanitaire et social déjà surchargé et défaillant.

Il faut dire que Mayotte, qui subit actuellement de plein fouet l'épidémie de Covid-19 et celle de la Dengue, est "un véritable désert médical, sous-doté en tout, manquant d'infrastructures et ne pouvant compter que sur un seul centre hospitalier à Mamoudzou", déplore Solène Dia, chargée de projet régional Mayotte Outre-Mer à La Cimade, contactée par InfoMigrants. En effet, en 2019, l'île comptait 80,7 médecins généralistes pour 100 000 habitants contre 375,3 à La Réunion et 1 161 à Paris. La maternité du CHM est, en outre, connue pour être la plus surchargée de France avec près de 10 000 naissances annuelles dont 75% sont le fait de ressortissantes comoriennes.

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Dans un communiqué, l'Agence régionale de santé (ARS) a tenu à condamner le comportement des habitants de Kani Bé et Mtsahara, dénonçant "une atteinte au fonctionnement du service public." L'institution rappelle également que "la France ne tolère aucune discrimination dans l'accès aux soins. Chaque malade, quelle que soit sa situation sociale, a le droit d’être soigné. C’est la mission confiée à l‘hôpital public en France."

"Amalgame entre étrangers et insécurité"

La Cimade, de son côté, ne cache pas son inquiétude, soulignant que les deux derniers incidents en date faisaient partie d'une "succession d'événements tendus", stigmatisant les populations d'étrangers à Mayotte et leur rendant la vie impossible. Bien qu'interdites par la préfecture en raison de la pandémie de coronavirus, des manifestations "contre l'insécurité et la délinquance" ont ainsi eu lieu ces deux dernières semaines. Celle du 31 mai en Petite-Terre a rassemblé plus d'un millier de personnes. 

"Beaucoup de gens font l'amalgame entre étrangers et insécurité, ils en ont marre, ils sont frustrés", note Solène Dia. "Quelques jours auparavant, un rassemblement s'est même organisé devant le tribunal judiciaire pour demander la libération de trois hommes ayant reconnu avoir séquestré et tabassé, par vengeance, un jeune d'origine comorienne", raconte-t-elle. À ce jour, la victime reste introuvable, tandis que les trois kidnappeurs présumés ont été remis en liberté. La maison de la famille de la victime a également été saccagée par des habitants en soutien aux accusés.

La situation est d'autant plus explosive que nombre de Mahorais estiment qu'ils se doivent de rendre justice par eux-mêmes. Taxé de laxisme, le procureur Camille Miansoni, d'origine congolaise, a d'ailleurs été récemment la cible d'attaques racistes et devrait être prochainement transféré à Brest. “Nous faisons face à une mobilisation supposée citoyenne pour défendre Mayotte et donc la France tout en ne respectant pas ses règles d’État de droit. C’est une situation inédite et en tout cas intolérable. Nous ne pouvons pas accepter que des groupuscules fassent la loi", a déclaré le magistrat lors d'une conférence de presse le 26 mai.

"Aggravation des conditions de vie" dans les bidonvilles

À ces tensions vient s'ajouter "la crise sanitaire qui exacerbe encore plus les inégalités", souligne Solène Dia de La Cimade. C'est aussi ce qu'a constaté Médecins du Monde qui, déjà début avril, mettait en garde contre un risque de "crise humanitaire" dans un communiqué. Présente à Mayotte depuis 2007, l'ONG s'inquiète de "l'aggravation drastique des conditions de vie des personnes" vivant dans les quartiers dits "informels", des bidonvilles où s'entassent des milliers d'étrangers livrés à eux-mêmes. Avec la crise du Covid-19 et les mesures de restriction mises en place, Médecins du Monde a remarqué que "le coup d’arrêt porté à l’économie informelle, seul moyen de subsistance pour des milliers de ménages, a pour conséquence une situation de crise alimentaire pour toutes ces personnes déjà en situation d’extrême pauvreté." 

Celles-ci doivent aussi faire face à un manque d'accès à l'eau potable : "Actuellement, seules certaines bornes fontaines sont ouvertes quelques heures par jour". Selon l’association, "cette réponse inadaptée n’est ni souhaitable d’un point de vue sanitaire - en créant des rassemblements - ni suffisante d’un point de vue humanitaire."

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Même constat catastrophique quant à la situation administrative des étrangers de Mayotte. "Que ce soit pour une première demande de titre de séjour ou pour un renouvellement, la préfecture de Mayotte n'a pas rouvert depuis 2018. Elle n'accueille actuellement qu'une vingtaine de personnes par jour. Il y a énormément de retard dans le traitement des dossiers", explique Solène Dia qui attire l'attention en particulier sur la situation des jeunes et des étudiants étrangers. "Ils arrivent généralement très tôt sur le territoire, ils ont un ou deux ans. Ils grandissent ici. À leurs 18 ans, ils aimeraient pouvoir demander un titre de séjour pour continuer leurs études ou décrocher un emploi. Mais ils se retrouvent systématiquement avec des années blanches, bloqués par l'administration", se désole-t-elle, regrettant qu'à l'image de tous les migrants de Mayotte, ces jeunes soient entravés par le système et condamnés à y survivre dans la misère.

 

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