Depuis des années, les enfants de migrants manifestent pour réformer l'accès à la citoyenneté en Italie  | Photo: ANSA / Giuseppe Lami
Depuis des années, les enfants de migrants manifestent pour réformer l'accès à la citoyenneté en Italie | Photo: ANSA / Giuseppe Lami

"Non, mais d’où viens-tu vraiment ?". Ce genre de remarques fait partie du quotidien des Italiens d’origine étrangère. La vague de protestation BlackLivesMatter a fait ressurgir le débat sur la citoyenneté dans le pays.

"Non, mais d’où viens-tu vraiment ?". Ce genre de remarques fait partie du quotidien des Italiens d’origine étrangère. La vague de protestation BlackLivesMatter a fait ressurgir le débat sur la citoyenneté dans le pays.

Le 2 juin est un jour férié en Italie qui célèbre la naissance de la République italienne. C'est aussi chaque année l'occasion pour le pays de se demander ce qu'être Italien signifie. "Cette année, on s'en souviendra pour une série d'événements exceptionnels", écrit Angelica Pesarini dans son article intitulé "Questions de privilège" dans la newsletter culturelle Il lavoro culturale.

Angelica Pesarini est membre de l'université de New York (NYU) et travaille à Florence dans le domaine des études sociales et culturelles. Elle est italienne, noire, née en Italie dans une famille aux origines somaliennes et érythréennes, deux pays ayant un passé colonial italien.

Beaucoup d'Italiens considèrent que "être Italien, c'est être blanc", estimait Angelica Pesarini dans une interview à la BBC en 2019. "J'ai l'impression de devoir souvent justifier mon 'italianité'. Les gens se disent que je ne peux pas être italienne. Quand les gens me demandent d’où je viens, je leur dis que je viens de Rome. Puis ils me demandent : ‘D’accord, mais d'où viens-tu vraiment ?'".

Selon la chercheuse, ces échanges fréquents montrent à quel point "la race, le colonialisme et le fait d'être blanc sont tous connectés à l'identité italienne de nos jours."

Les enfants de migrants

Si Angelica Pesarini voit sa nationalité italienne constamment questionnée, il en va de même pour les enfants de parents migrants, mais cette fois c'est l'Etat lui-même qui entretient l'ambiguïté. Avec l'augmentation de la population immigrée en Italie, de plus en plus d'enfants sont nés de parents étrangers dans le pays. Ils y grandissent et sont intégrés dans le système scolaire italien. Pourtant, ces enfants ne sont pas reconnus comme des citoyens italiens.

En Italie les enfants de rfugis peinent  accder  la citoyennet italienne  Photo DW M WilliamsLa loi actuelle garantit la citoyenneté italienne à ceux qui sont nés de parents italiens. Ainsi, les enfants de migrants, qu'ils soient nés sur le sol italien ou qu'ils soient arrivés mineurs avec leurs parents, n'obtiennent pas automatiquement un passeport italien à leurs 18 ans.

Un million "d'Italiens sans citoyenneté"

Selon la campagne "Italiani senza cittadinanza" (Italiens sans citoyenneté), près d'un million de personnes se trouvent désormais dans cette position.

"Je sens que je suis italien, mais c'est comme si L'Etat ne me voyait pas", explique Alessia Korotkova dans une vidéo tournée par l'ONG Oxfam en 2019. Elle espérait participer aux Jeux Olympiques de Tokyo cette année mais se trouve dans l'impossibilité d'obtenir la nationalité italienne. "On semble peut-être invisible pour l'Etat, mais nous ne sommes pas invisibles, nous sommes juste là", dit-elle dans la vidéo publiée sous le hashtag #noicisiamo (Nous sommes là).

Des familles de migrants dont les enfants sont ns en Italie manifestent  Photo  ANSAAlessandro Di Marco"Je suis un étranger chez moi", commente Ghassan Ezzarraa dans une autre vidéo. "J'ai l'impression d'être dans un jeu vidéo. Pour devenir moi-même, je dois passer des obstacles pour atteindre le prochain niveau. Je suis le seul membre de ma famille à être encore considéré comme un étranger."

Ghassan a fini par être entendu. Fin janvier de cette année, à 23 ans, il a obtenu la citoyenneté italienne dans sa ville de Reggio Emilia. Il vit pourtant en Italie depuis qu'il a quatre ans.

Comme pour beaucoup, l’obtention de la citoyenneté italienne a été un parcours du combattant.

Ghassan est né à Rabat au Maroc en 1996. A l’âge de 4 ans, lui et sa mère rejoignent son père qui vit et travaille en Italie. Une année plus tard, sa sœur naît sur le sol italien.

D’après le journal La Repubblica, le père de Ghassan obtient la nationalité italienne en 2015, tout comme sa sœur et sa mère en sa qualité d’épouse.

Seul Ghassan, qui est déjà majeur à ce moment-là, n’hérite pas de la citoyenneté accordée aux autres membres de sa famille.

Devenir Italien

Ghassan a pourtant grandi en Italie et est passé par le système scolaire italien. Il décide alors de se lancer dans les démarches pour obtenir la citoyenneté italienne. Il se rend au Maroc pour obtenir tous les documents nécessaires.

Ghassan nourrit l’ambition de devenir un athlète professionnel, mais abandonne ce projet, faute de sponsor et d’accès à des centres d’entraînement de haut niveau.

Avec l’aide de plusieurs organisations culturelles, il trouve un travail et se mobilise pour faire entendre son histoire.

Le maire de Reggio Emilia finit par avoir vent du parcours de Ghassan et réagit. En janvier, il annonce la bonne nouvelle sur Facebook. Après quatre ans de procédure, le Marocain obtient la citoyenneté italienne.

Différents projets à l'étude

En Italie, le débat sur la citoyenneté dure depuis des décennies. Une commission du Parlement s’était une nouvelle fois penchée sur la question fin 2019, avant que la pandémie de coronavirus ne fasse passer le sujet au second plan. Ce sont les manifestations contre le racisme suite à la mort de George Floyd aux Etats-Unis qui ont permis de relancer la discussion.

Le gouvernement actuel est partagé, selon l’agence de presse italienne Ansa. Trois propositions sont à l’étude. La première est de garantir la citoyenneté basée sur le lieu de naissance, ce qui permettrait aux personnes nées en Italie d’accéder à la nationalité italienne. La deuxième proposition s’appuie sur l’éducation et la culture. Les défenseurs de cette idée estiment que lorsqu’une personne va à l’école en Italie, parle la langue couramment et "pense comme un Italien", elle devrait accéder à la citoyenneté. Cette seconde proposition s’appliquerait aussi à ceux qui ont immigré en Italie avec leurs parents et ont grandi dans le pays. La troisième voie à l'étude et un mélange entre les deux premiers projets.

Des mres de famille attendant leurs enfants  la sortie dune cole  Lodi  Photo  ANSADaniel Dal ZennaroDe son côté, l’UNICEF a déjà pointé du doigt un certain nombre de défaillances dans ces propositions. Par exemple, les enfants de parents qui attendent la décision des autorités sur leur demande d’asile ne seraient pas concernés, tout comme les enfants nés de parents vivant en Italie sans papiers.

Pour l’Unicef, l’Italie doit "mettre fin à la discrimination d’enfants qui font légitimement partie de la société italienne."

Les noirs meurent aussi en Italie

Dans son article, Angelica Pesarini dresse une liste de noirs, pour la plupart des migrants, qui ont été tués sur le sol italien.

Il y a notamment la mort de Soumaila Sacko, un Malien mort le jour de la fête nationale en 2018.

L’homme a été "exploité" dans les champs agricoles de Calabre dans le sud de l’Italie. Il a été tué alors qu'il prêtait main forte à deux collègues pour chercher du matériel dans un bâtiment abandonné, afin de se construire un abri. Pendant cette opération, un homme ouvre le feu sur eux avec une arme non déclarée. Soumaila Sacko succombera à ses blessures.

La mort de Soumaila Sacko avait provoqu des manifestations de migrants travaillant dans les exploitation agricoles a San Ferdinando 4 juin 2018   Photo  ANSAMarco Costantino

Sa mort a été selon l’article de Angelica Pesarini "rapporté de manière déformée" sur la base d’informations fournies par la préfecture de Calabre. Le Malien aurait été "tué par un inconnu pendant qu’il volait".

Dans la foulée, Matteo Salvini l’ancien vice Premier ministre de l’époque et leader d’extrême droite, tweetait en affirmant que c’était la "fin de la rigolade" pour les migrants.

L’un des leaders du Mouvement des sardines, qui se bat pour les droits des migrants en Italie, fait également pression pour que le droit à la citoyenneté soit réformé. "C’est une loi tellement importante qu’elle ne devrait pas être victime de désaccords politiques ou de propagande", affirme Jasmine Costello, porte-parole du mouvement.

Pour la militante anti-racisme italo-haïtienne Stella Jean, "il n’est plus possible de rester silencieux. Je ne veux pas que mes enfants soient exposés aux mêmes menaces que je l’ai été quand j’étais une petite fille. Tout le monde mérite la citoyenneté".

Traduction et adaptation : Marco Wolter

 

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