Des centaines de migrants sont installés dans la forêt du Puythouck, en périphérie de Grande-Synthe (archive). Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants
Des centaines de migrants sont installés dans la forêt du Puythouck, en périphérie de Grande-Synthe (archive). Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants

Il y a plus de 10 jours, la mairie de Grande-Synthe, à 40 kilomètres de Calais dans le nord de la France, a fait enlever les seuls sanitaires accessibles aux centaines de migrants qui dorment dehors en attendant de réussir à passer en Angleterre. Le maire, qui plaide pour des évacuations quotidiennes, réclame une politique nationale d'accueil dans la région et l'envoi de médiateurs pour mieux informer les migrants sur l'asile en France.

"Manquer d'eau et de sanitaires, c'est une entrave à la dignité". Franck Esnée, coordinateur régional Hauts-de-France de Médecins du monde, ne cache pas sa colère : depuis le 3 juin, les migrants se trouvant à la rue à Grande-Synthe, dans le département du Nord, n'ont plus aucun accès à des sanitaires, la mairie ayant fait retirer les derniers qui se trouvaient à la Linière, une zone de hangars désaffectés juste en face du bois du Puythouck.

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Ce site été investi par quelque 650 migrants sans-abri, dont une cinquantaine de familles, cet hiver avec pour seul accès à l'eau une borne incendie présente sur le terrain. Puis pendant le confinement, la préfecture a tout d'abord mis en place "un dispositif minimal vétérinaire", dénonce Franck Esnée : une citerne d'eau non potable et du savon "pour seules mesures barrières" au Covid-19. "C'est d'un mépris", souffle-t-il.

Rapidement, des blocs de douches sont installés par la municipalité ainsi qu'un point d'eau avec des robinets. À partir de la mi-avril, des toilettes chimiques viennent compléter le dispositif. Mais dans le même temps, la préfecture organise des évacuations régulières afin de mettre à l'abri les migrants de la Linière. "Il y a eu six opérations encadrées par les forces de l'ordre entre la fin et avril et la fin mai. Cela a conduit à ce qu'il n'y ait plus personne à la Linière, à ce que le terrain soit clos par des palissades puis au retrait des douches, des toilettes et de la citerne le 3 juin", explique Franck Esnée.

"C'est une situation épouvantable", se désole, quant à elle, Claire Millot de l'association Salam très active sur place, contactée par InfoMigrants. "Les migrants à la rue n'ont plus rien à part un point d'eau unique qui se trouve à l'extérieur de la palissade à la Linière. La plupart d'entre eux doit faire un long chemin à pied pour transporter l'eau jusqu'à leur tente."

Interrogé par InfoMigrants, le maire de Grande-Synthe, Martial Beyaert affirme que le campement de la Linière n'avait pas vocation à être pérennisé. "D'abord, parce qu'il ne s'agit pas d'un terrain municipal, il appartient à la chaîne de supermarchés Grand Frais", expose-t-il. 

"Ensuite parce que les installations ont été décidées conjointement avec la Communauté urbaine de Dunkerque Grand Littoral, les services de l'État et moi. J'ai pris en charge l'installation, le gardiennage et l'évacuation des eaux usées." Selon l'édile, le coût des installations doit aussi être pris en compte : 25 000 euros par mois pour le gardiennage et 39 000 euros par mois pour l'entretien des sanitaires. Martial Beyaert assure "faire le maximum" pour que les migrants "soient mis à l'abri".

"Des migrants contraints de boire l'eau du lac, de s'y laver"

En face, Franck Esnée martèle que ces mêmes migrants "fuient justement les mises à l'abri" et préfèrent vivre à la rue dans des conditions déplorables car leur projet de vie est avant tout de partir en Angleterre en tentant une traversée périlleuse de la Manche ou encore en sautant dans un camion aux abords de l'Eurotunnel. "Lors des mises à l'abri, la préfecture ne propose que des places d'hébergement à 80 ou 120 kilomètres de Grande-Synthe et sans accompagnement sérieux ou inscrit dans la durée", déplore-t-il, appelant les municipalités à rouvrir bains-douches et toilettes publiques. "On entre dans l'été, on va encore se retrouver avec 700 personnes au Puythouck qui, comme ce fut le cas l'année dernière, sont contraintes de boire l'eau du lac, s'y laver, y nettoyer leurs vêtements".

Selon Franck Esnée, entre la fin avril et la fin mai, entre 350 et 400 personnes ont fui les mises à l'abri pour se réfugier dans le bois du Puythouck où des petits campements éparses se forment régulièrement ces dernières années. De nouveaux squats ont également été ouverts dans le centre-ville.

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Conscient de la particularité de ce public migrant qui n'est que de passage, le maire Martial Beyaert plaide toute de même pour "des mises à l'abri journalières", comme sur le modèle de la ville voisine de Calais où les démantèlements sont presque quotidiens pour éviter de voir se reformer une "jungle" comme en 2016. "Un maire ne peut pas gérer seul ce dossier. Nous sommes liés avec les services de l'État, que l'on soit d'accord avec sa politique ou non. Or la politique mise en place par ce gouvernement est de ne pas accepter d'ouverture sur la bande littorale. Les mises à l'abri journalière s'imposent donc comme la meilleure solution."

"S'il y avait une politique d'accueil, on ne craindrait pas d'appel d'air"

Un argument qui passe mal auprès de Franck Esnée qui martèle que "des conditions de vie indignes ne peuvent pas créer d'appel d'air", comme le craignent les autorités. La seule chose que l'on n'a pas encore essayé ces 20 dernières années, c'est l'accueil". C'est aussi ce que pense Damien Carême, ancien maire de Grande-Synthe, qui a cédé son siège depuis son élection comme eurodéputé en 2019. "Plus de 20 ans de refus d’organiser un accueil digne des chercheurs de refuge qui veulent se rendre en Grande-Bretagne depuis sur ce littoral, par crainte d’un 'appel d’air' ! Foutaise ! Ils sont des milliers à passer, au péril de leur vie et en complète indignité. Honte !", a-t-il écrit dans un tweet le 29 mai dernier.

Là encore, Martial Beyaert rejette la responsabilité sur l'État français. "S'il y avait une politique globale d'accueil sur le littoral avec des structures adaptées, on ne craindrait pas un appel d'air sur une ville en particulier", lâche-t-il, réclamant au gouvernement l'envoi de médiateurs dans la région afin d'expliquer aux migrants qu'un autre avenir est possible, en France. "Il faut proposer une intégration à la française qui passe par l'emploi. Avec 28% de chômeurs à Grande-Synthe, on ne peut pas bien s'organiser seuls pour accueillir les réfugiés. C'est une réflexion nationale en ce sens dont nous avons besoin", conclut-il.

 

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