Une fillette dessine à la craie sur le sol, à l'Éclaircie, un nouveau squat pour familles et femmes seules ouvert il y a une semaine à Gradignan, près de Bordeaux. Crédit : Collectif Partout Chez Elles
Une fillette dessine à la craie sur le sol, à l'Éclaircie, un nouveau squat pour familles et femmes seules ouvert il y a une semaine à Gradignan, près de Bordeaux. Crédit : Collectif Partout Chez Elles

Plusieurs milliers de migrants vivent dans des squats ou des bidonvilles de la métropole bordelaise avec un accès restreint à l'eau malgré la crise sanitaire. Une situation qui inquiète d'autant plus les exilés et militants que de nouvelles arrivées se profilent avec la réouverture des frontières européennes.

La crise sanitaire n'y a rien changé : entre 2 500 et 3 000 personnes, principalement des étrangers, vivent dans des squats ou des bidonvilles de la métropole bordelaise, dans le sud-ouest de la France, selon un décompte effectué par Médecins du Monde. Une première moitié est constituée de Roms sédentarisés dans des bidonvilles. L'autre moitié est disséminée sur au moins une centaine de squats. Il peut s'agir à la fois de migrants, de sans-papiers, de déboutés mais aussi des mineurs non-accompagnés, des demandeurs d'asile et même des réfugiés statutaires sans solution d'hébergement. Tous vivent dans des conditions extrêmement précaires avec, en particulier, un manque d'accès à l'eau et à l'hygiène.

Au final, l'ONG estime avoir réussi à "limiter les dégâts" : "Aucun foyer épidémique n'a été recensé dans les squats et bidonvilles. Nous n'avons évacué que quatre cas symptomatiques vers des centres Covid, la Gironde ayant été, il faut le rappeler, moins touchée par l'épidémie qu'ailleurs en France", souligne Aude Saldana Cazenave.

La crainte de la reprise des expulsions

Mais avec le déconfinement, de nombreuses peurs resurgissent. À l'approche de la fin de la trêve hivernale, reportée cette année au 10 juillet en raison de la crise sanitaire, la question se pose de la reprise des expulsions de squats à tours de bras. Une politique entamée l'année dernière avec l'arrivée de la nouvelle préfète, Fabienne Buccio, connue pour avoir orchestré le démantèlement de la "jungle" de Calais en 2016. Son objectif : "Résorber des campements illicites qui ne permettent pas d’assurer des conditions de vie dignes pour ces occupants et qui causent également des troubles divers pour le voisinage", assurait-elle à InfoMigrants fin 2019.

Dans son viseur, notamment, un vaste squat appelé la Zone Libre implanté à l'automne dernier sur la commune de Cenon, en banlieue-est de Bordeaux. Quelque 300 personnes dont 110 enfants y ont trouvé refuge, avec l'aide de plusieurs associations et collectifs militants. Logévie, le bailleur social propriétaire des lieux, a lancé une procédure d'expulsion en janvier laissant trois mois aux occupants pour partir. Avec le confinement, tout a été remis en cause. "Des huissiers sont passés deux fois ces dernières semaines pour constater qu'il y avait toujours occupation. Le bailleur peut à tout moment refaire une demande d'expulsion auprès de la préfecture avec usage de la force publique", redoute Bernie, une bénévole de l’association Bienvenue qui encadre la gestion du squat.

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La situation est d'autant plus tendue que, période électorale oblige, la préfecture reste muette sur ses intentions, et ce malgré plusieurs sollicitations d'InfoMigrants. "On est dans le flou total, même si Logévie et le maire de Cenon ont récemment déclaré dans la presse locale que remettre à la rue plus de 300 personnes sans solution d'hébergement était impensable", poursuit la bénévole de Bienvenue. "Nous demandons l'application de la circulaire interministérielle de janvier 2018 dans laquelle il est clairement expliqué qu'expulser ne résout pas le problème. Les familles évacuées ne disparaissent pas, elle ne font que se déplacer d'une ville à l'autre, d'un squat à un autre", ajoute Aude Saldana Cazenave de Médecins du Monde.

Un nouveau squat pour familles et femmes seules

Un nouveau squat pour familles et femmes seules a d'ailleurs vu le jour depuis environ une semaine dans la commune de Gradignan, au sud-ouest de Bordeaux. "Baptisé l'Éclaircie, il est composé de 11 familles dont 17 enfants, d'origine algérienne, albanaise ou encore chinoise", explique Juliette, militante du collectif Partout Chez Elles, qui aide à la gestion de ce nouveau lieu de vie.

De plus, cet ancien Ephad n'appartient pas à la municipalité de Gradignan. "Il a été offert par la famille Deutsch de la Meurthe à la mairie de Bordeaux en 1920 pour venir en aide aux plus démunis", raconte Juliette qui explique que le motif d'un lègue ne peut être changé en un claquement de doigts et que le projet immobilier du maire serait donc illicite. Le collectif se dit prêt à saisir la justice mais préférerait "trouver un accord" débouchant pourquoi pas sur un bail précaire d'un an ou deux, le temps que la municipalité obtienne un permis de construire en bonne et due forme. "Nécessité fait loi. Face au projet immobilier du maire, il y a avant tout des vies humaines en jeu", martèle Juliette qui organise un grand repas de partage et de soutien aux familles migrantes, vendredi 19 juin à partir de 19h à l'Éclaircie.

De nouveaux arrivants "encore plus fragilisés"

Bien que le contexte reste incertain quant aux évacuations des squats de la région, Aude Saldana Cazenave de Médecins du Monde, veut croire à une embellie : "La politique d'expulsions largement menée l'année dernière a mis la préfecture à dos des collectivités territoriales et des mouvements citoyens qui n'ont eu de cesse de se développer ces dernières années. J'ose espérer que la préfète ne fera pas abstraction de cela". Surtout qu'avec la réouverture progressive des frontières européennes, l'ONG s'attend à voir débarquer de nouveaux arrivants via l'Espagne. "On sait que ces migrants sont restés bloqués encore plus longtemps que d'habitude aux portes de l'Europe à cause du confinement, dans des conditions extrêmement difficiles. On craint de voir des exilés arriver encore plus fragilisés".

Outre les nouveaux arrivants, la priorité pour Médecins du Monde est de continuer à plaider pour l'amélioration des conditions de vie dans les squats et bidonvilles avec notamment un meilleur accès à l'eau. "Pour ce faire, il faut qu'on réussisse à ralentir le rythme des expulsions, faire durer les occupations dans des lieux de vie salubres afin de pouvoir ensuite s'occuper de l'accompagnement individuel de ces personnes, de s'assurer qu'il n'y ait pas d'interruptions dans leurs soins de santé, de relancer toutes les procédures administratives qui ont été interrompues", indique Aude Saldana Cazenave qui précise que la santé mentale doit également être considérée.

Car "entre le confinement, le virus, les menaces d'expulsions… ce sont des situations génératrices de peurs, nous devons faire attention au moral de ces personnes, qui sont déjà fragiles psychologiquement de par ce qu'elles ont vécu dans le pays d'origine ou sur la route de l'exil."

 

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