Crédit  : Boualem Rhoubachi
Crédit : Boualem Rhoubachi

Depuis plusieurs semaines, une trentaine d’enfants marocains, dont les plus jeunes sont âgés de 10 ans, squattent dans un parc du nord de Paris. Réputés toxicomanes et violents, ils déconcertent l’État et les associations confrontés pour la première fois à ce phénomène. InfoMigrants est allé à la rencontre de ces mineurs sans-papiers.

Ce jeudi 29 mars, ils ne sont que cinq dans le petit square Alain Bashung, au cœur du quartier populaire de la Goutte d’Or à Paris. Cinq jeunes garçons, presque tous habillés de la même façon, jogging usé et baskets Nike. Il est 10h du matin. Difficile d’établir un contact. Ils parlent fort, provoquent, insultent et font de grands gestes pour impressionner les journalistes présents.

Issam, 20 ans, Salah, 19 ans, Hamza, 11 ans et leurs deux copains d’environ 14 ans, traînent depuis plusieurs semaines dans ce petit parc d’enfants, également squatté par quelques SDF et quelques Roms, mais déserté par les familles du quartier. Le square Alain Bashung, c’est leur repaire, leur QG. Habituellement, ils sont une trentaine à y écumer les bancs. On sait peu de choses d’eux hormis qu’ils viennent du Maroc, qu’ils ont transité par l’Espagne avant d'arriver sur le sol français, et qu’ils sont presque tous mineurs.

Harcelé par les médias

A notre arrivée, Issam, les yeux rouges et hagards, explique en arabe que les journalistes "il va les buter". De l’esbroufe, évidemment, mais qui traduit son exaspération d’être quotidiennement "harcelé" par les médias. Quelques minutes suffisent à le calmer et à engager la discussion.

Issam ne cache pas qu’il a consommé de la drogue. Il titube légèrement, s’adresse à nous, tantôt en arabe, tantôt en espagnol. "Je suis allé en Espagne et en Allemagne. J’ai eu une copine là-bas d’ailleurs. Maintenant je suis ici", finit-il par lâcher, de meilleure humeur, et en se vantant de ses expériences de jeunesse. Issam, qui ne précise pas les dates de son trajet, a dû arriver à Paris il y a peu de temps : il ne parle presque pas le français. Qu’importe, il ne veut pas rester :  "Je vais bientôt partir", reprend-il, "je veux aller en Suisse".

"Délinquance de survie" et addiction à la drogue

Depuis plusieurs jours, les médias français s’interrogent sur la présence de ces "enfants des rues" originaires du Maroc. L’association Hors la Rue, qui travaille avec les mineurs isolés, les a approchés pour la première fois à la mi-janvier. "C’est à cette époque que nous avons été alertés de leur présence dans le 18e arrondissement de Paris", explique Séverine Canale, responsable communication de l’association, contactée par InfoMigrants. "Ce que nous avons constaté d’emblée, c’est qu’ils ne sont pas si différents des autres publics mineurs que nous accompagnons comme les enfants d’Europe de l’Est. Ils suivent les mêmes modalités de fonctionnement, les codes de la rue, s’adonnent à de la ‘délinquance de survie’, traînent en bande…"

Reste que ces jeunes Marocains ont une spécificité particulière : la consommation de drogue. "Une poignée d’entre eux ont une addiction aux drogues, c’est vrai [au shit et à la colle, notamment, NDLR]. C’est quelque chose de nouveau pour nous", reconnaît Hors la Rue. Jugés agressifs par les riverains et les commerçants alentours, ils se livrent parfois à des scènes d’une violence hallucinante : selon un témoignage recueilli par France Info, l’un d’entre eux a été victime d’une tentative d’égorgement par un autre jeune de sa bande.


Un phénomène inédit en France

"La France n’est pas préparée à ce public", analyse de son côté Olivier Peyroux, de l’association Trajectoires qui tente aussi de leur venir en aide. D’autres pays, comme l’Espagne, la Suède, l’Italie, la Belgique connaissent déjà ce phénomène, "mais pour la France c’est un public nouveau. Il nous faut un temps d’adaptation pour trouver les bonnes structures", confesse-t-il. "Ils sont très fuyants. Nous savons encore peu de choses sur eux : seulement que ce sont des enfants des rues depuis longtemps. Ils ne sont pas devenus délinquants en exil. Déjà au Maroc, ils étaient livrés à eux-mêmes".

Ce matin-là, il est difficile, en effet, d’en savoir plus sur leur vie. Entre les effets de la drogue et leur agacement des médias, les cinq garçons sont dissipés. Capter leur attention et démêler le vrai du faux de leurs déclarations est une gageure. Les uns refusent de répondre aux questions, les autres livrent des récits contradictoires. Hamza, 11 ans, roule un joint en riant. Il explique que ses parents sont restés au Maroc, qu’il les appellent de temps en temps. Puis affirme, devant les ricanements de ses amis, qu’il va à l’école en France depuis 4 ans. Il ment, évidemment, Hamza peine à prononcer une phrase en français.

Au Maroc, "y’a rien à faire"

Tous certifient, en revanche, qu’ils ne retourneront pas au Maroc "parce que là-bas, y’a rien à faire". Ils savent que mineurs, ils sont inexpulsables. Pour l’heure, les cinq jeunes ont un toit pour la nuit. Ils affirment dormir dans un foyer à Paris. Mais l’endroit ne leur plaît pas : l’eau est souvent froide dans les douches, "il faut attendre deux ou trois jours avant de se laver avec de l'eau chaude", explique l’un d’eux, âgé de 14 ans.

La journée, ils traînent, se livrent à de multiples trafics. Aucun des jeunes présents ce matin-là ne semble au courant de l’existence d’un centre d’accueil de jour, géré par l’association Hors la Rue, qui dispense des cours de français et des activités. "[Dans le foyer de nuit], ils nous demandent de partir hyper tôt", conclut le jeune garçon de 14 ans qui s’apprête à partir, lassé par nos questions. "Au lieu de nous proposer quelque chose la journée, de nous occuper, ils nous mettent dehors à 7 h… Ils nous forcent à aller voler".

 

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