Des migrants au camp des Huttes à Calais en juillet 2019. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants
Des migrants au camp des Huttes à Calais en juillet 2019. Crédit : Mehdi Chebil / InfoMigrants

Pressions policières, discriminations, évacuations quotidiennes, manque d'accès à l'eau et à l'hygiène : à Calais, la situation n'a de cesse de se dégrader pour des centaines de migrants vivant à la rue dans des camps de fortune, dans l'espoir de réussir, un jour, à passer en Angleterre.

"Avec la fin du confinement et la réouverture des frontières européennes, on voit arriver beaucoup de nouveaux exilés. On estime qu'ils sont actuellement 1 200 à Calais, soit le double de l'été dernier à la même époque lorsque l'on dénombrait entre 600 et 800 personnes." Pour Siloé, coordinatrice de l'association Utopia 56 à Calais, l'été s'annonce chargé et, surtout, tendu. Habituellement, à cette période de l'année, l'organisation fait équipe avec ses partenaires associatifs pour récupérer des dons de matériel utilisable pour les migrants à la rue. "Comme les événements ont été annulés avec le coronavirus, on va manquer de tout, surtout de tentes", s'inquiète Siloé.

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Depuis le démantèlement de l'immense jungle en 2016 où ont vécu jusqu'à 9 000 exilés, ces derniers sont aujourd'hui disséminés dans plusieurs camps, souvent en périphérie de Calais. Le plus vaste, rebaptisé "la grande jungle", est situé dans la zone industrielle des Dunes, près du port, et compte plusieurs centaines de personnes, principalement d'origine soudanaise, érythréenne, afghane et iranienne. Quelque 200 Afghans et Iraniens sont aussi présents près de l'hôpital, et une communauté d'Érythréens occupe un terrain près du stadium.

L'ONG Refugee Youth Service a estimé à une centaine le nombre de mineurs non accompagnés parmi les 1 200 migrants. Contactée par InfoMigrants, la préfecture, de son côté, a recensé, toutes catégories d'âge confondues, entre 700 et 750 migrants majoritairement concentrés sur le camp des Dunes, affirmant que "les autres implantations ont quasiment disparu".

Manque d'eau et de douches, des tas d'ordures et des rats

Avec l'arrivée des fortes chaleurs et la menace du Covid-19 toujours présente, les principales inquiétudes des associatifs se cristallisent autour des questions sanitaires. "Il n'y a qu'un seul point d'eau courante situé dans la zone des Dunes alors que certains campements se trouvent à plusieurs kilomètres de là", constate Juliette Delaplace, chargée du projet 'Exilés de passage' sur le littoral nord pour le Secours catholique. "Les déchets s'accumulent et ne sont pas assez souvent ramassés, on a constaté la présence de rats. L'État finance un maximum de 250 douches par jour, c'est loin d'être suffisant pour 1 200 personnes dans le besoin", déplore-t-elle.

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En face, la préfecture rétorque qu'elle a "renforcé" l'accès à l'eau depuis le début de la crise sanitaire avec "l'installation en accès libre de latrines et de points d’eau sur quatre sites" : "une nouvelle fontaine à eau" et "trois citernes mobiles". Au total, la préfecture dénombre "43 WC et 51 robinets", précisant que "le nombre de robinets a diminué pendant la crise du Covid-19 pour des raisons de distanciation sociale" mais que cette diminution a été "entièrement compensée par une distribution plus importante de bidons d'eau".

En outre, deux bus sont mis à disposition rue des Huttes, cinq jours par semaine, afin d'acheminer les migrants "par groupe de 14 maximum" jusqu’aux douches situées route de Saint-Omer, à plus d'une heure de marche du camp des Dunes. "Les agents de La Vie Active garantissent un nettoyage complet et régulier des douches pour prévenir les risques d’infection. Pour éviter les éventuels troubles à l’ordre public dans la file d’attente, une surveillance policière est également assurée", indique la préfecture qui a dénombré 3 372 passages aux douches en mai, soit 169 douches en moyenne par jour.

Expulsions quotidiennes, pression policière et discrimination

"Tout est organisé pour lutter contre les points de fixation, pour décourager les migrants de s'installer, à commencer par ces douches qui se trouvent à la lisière de la ville", regrette Juliette Delaplace. "Mais plus généralement, c'est le droit à l'hébergement qui n'est pas du tout appliqué à Calais, les exilés se font expulser tous les matins, ils ont le sentiment d'être mal traités et harcelés par la police", poursuit-elle, affirmant qu'à chaque évacuation des tentes, des couvertures et même les papiers personnels des migrants sont saisis. "Des couturières du Secours catholique se sont mises à coudre des petites pochettes en tissu pour que les exilés puissent garder leurs documents sur eux 24h sur 24. Ce n'est pas normal d'en arriver là !"

En dehors des camps, la situation est tout aussi tendue, selon les associations qui dénoncent des contrôles au faciès et même de la discrimination dans les bus de la ville, avec plusieurs vidéos édifiantes à l'appui. Ces dernières semaines, de nombreux migrants ont ainsi raconté que les bus municipaux ne s'arrêtaient plus aux arrêts proches des campements, voire qu'ils passaient leur chemin lorsque des personnes à la peau noire attendaient aux arrêts de bus. "Depuis, le directeur de Calais Opal Bus, que nous avons interpellé, a déclaré que les exilés seraient admis dans les bus. Ce qui est désormais le cas, sauf qu'une fois à l'intérieur, plusieurs nous ont raconté s'être fait sortir la semaine dernière pour être contrôlés. C'est insupportable", s'indigne Juliette Delaplace.

"Il y a 15 fois moins de migrants qu'à l'époque de la jungle"

La préfecture, de son côté, confirme que le rythme des évacuations est intense : "L’État a engagé, depuis le vendredi 3 avril, 24 opérations successives de mise à l’abri de la population migrante de Calais." Le but affiché : "Prendre en charge pour des raisons humanitaires une population sans abri, dont la présence sur certains secteurs périphériques de Calais provoque par ailleurs des problèmes sérieux de salubrité publique et des atteintes à la tranquillité publique. Il s'agit aussi d'enrayer la propagation du Covid-19, afin d’assurer la protection de tous". La préfecture affirme que 617 migrants ont été "mis à l’abri" depuis le début de ces opérations dans six centres du département.

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Outre les mises à l'abri réalisées dans le cadre de la crise sanitaire, la préfecture indique qu'elle poursuit également ses évacuations quasi-quotidiennes réalisées "sur la base de la flagrance", sous l’autorité du Procureur de la République de Boulogne-sur-Mer. "Ces opérations ont pour but de mettre fin aux occupations illicites et d’éviter la reconstitution de zones de non-droit et de campements insalubres qui deviendraient en peu de temps des bidonvilles. Lors de ces opérations, tous les migrants qui le souhaitent peuvent être mis à l'abri dans des centres d'accueil et d'examen des situations." Depuis l'ouverture de ces centres, en août 2017, 4 797 migrants de Calais y ont été pris en charge après leur évacuation. Résultat : la préfecture précise que le nombre de migrants présents dans la ville est désormais "15 fois moins élevé que pendant la période du camp de la Lande" plus connue sous l'appellation "jungle de Calais".

Des chiffres qui sont loin de satisfaire les associatifs. Ces derniers martèlent que l'écrasante majorité des migrants présents à Calais ont l'Angleterre pour projet de vie et que les démantèlement quotidiens ainsi que la pression policière ne tarissent pas le flux des arrivées. "À Calais, on est clairement dans des violations des droits humains qui durent et qui se sont normalisées. C'est en toute impunité que les autorités locales et nationales entretiennent le pourrissement de la situation", conclut Juliette Delaplace.

 

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