Une femme et son enfant traversent le camp de Moria sur l’île de Lesbos, en janvier 2020 | Photo: EPA/Dimitris Tosidis
Une femme et son enfant traversent le camp de Moria sur l’île de Lesbos, en janvier 2020 | Photo: EPA/Dimitris Tosidis

Alors que les Grecs sont déconfinés depuis le 4 mai, Athènes a annoncé samedi 20 juin une quatrième prolongation des mesures de quarantaine pour les milliers de migrants vivant dans les camps surpeuplés et insalubres du pays. Stephan Oberreit, chef de mission en Grèce pour Médecins sans frontières, s'inquiète des conséquences de ces mesures jugées "discriminatoires". Entretien.

InfoMigrants : Comment les migrants vivent-ils cette énième prolongation du confinement dans les camps ?

Stephan Oberreit : "Cet enfermement crée un sentiment d'injustice et de frustration énorme. La tension monte, particulièrement dans le camp de Moria où nous sommes implantés. Les quelque 18 000 migrants qui y sont entassés ont du mal, à cause du confinement, à faire des achats, à aller en ville. Ce n'est certainement pas avec ce qui leur est donné comme nourriture que ça sera suffisant. Il est donc d'autant plus important pour eux de pouvoir faire quelques courses ou encore d'avoir la possibilité de se rendre dans certaines structures médicales qui se trouvent en dehors du camp.

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Ces réfugiés ne représentent pas un danger en tant que tel, ce sont eux qui sont en danger compte-tenu de leurs conditions de vie. Ils ont écouté les nouvelles, ils savent très bien que normalement ils devraient tenir leurs distances physiques et se laver les mains. Or, ce n'est pas davantage possible aujourd'hui que ça ne l'était lorsque la pandémie est arrivée en Europe et que tous les ministères de la Santé ont imposé les gestes barrières. Il est, par exemple, totalement impossible pour un migrant qui présenterait de la fièvre de s'isoler des autres, il n'y a pas la place. Dans certaines zones du camp de Moria, à la fin mars, on ne comptait qu'un seul robinet d'eau accessible pour 1 300 personnes. À la fin avril, on dénombrait 210 personnes par toilette et plus de 630 par douche.

Ces mesures de confinement que l'on peut qualifier de discriminatoires deviennent de plus en plus difficiles à vivre, d'autant plus que le gouvernement grec est en train de rouvrir le pays au tourisme mais il continue de garder les réfugiés enfermés."

IM : Ce confinement a-t-il, selon vous, un impact sur la santé des migrants ?

S. O. : "À Moria, les pathologies les plus fréquentes sont des maladies respiratoires, des diarrhées et la gale qu'il est quasiment impossible de faire disparaître vu les conditions d'hygiène largement insuffisantes. Nous avons aussi un certain nombre de personnes souffrant de maladies chroniques, type diabète ou asthme, qui - encore plus dans le contexte du Covid-19 - ne devraient pas être dans cette situation de vie. On pousse beaucoup les autorités pour qu'elles organisent des évacuations pour ces personnes car non seulement Lesbos n'est pas un lieu pour soigner des maladies chroniques, mais aussi car il s'agit d'une population vulnérable pour laquelle le coronavirus peut avoir de graves conséquences.

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Le confinement a aussi et surtout un impact sur la santé mentale. Nous travaillons beaucoup sur cet aspect car il y a trop peu de psychologues et de psychiatres présents à Moria. Nous devons traiter des cas très complexes allant de victimes de torture, que ce soit chez eux ou sur la route de l'exil, à des gens qui sont là depuis deux ans sans espoir et sans compréhension du futur dans des conditions de vie extrêmement dures. Pour beaucoup de personnes, ce confinement interminable vient exacerber encore plus les problèmes de santé mentale."

IM : Les migrants qui arrivent en pleine crise sanitaire sont-ils pris en charge de manière particulière ?

S. O. : "Pas vraiment. À Moria, le gouvernement n'a envoyé qu'un seul médecin dédié au Covid-19 pour tout le camp (composé d'une équipe de trois qui se relaient). Il y a en plus un médecin militaire et trois médecins envoyés par la NPHO, l'organisme national pour la santé publique. Sans compter ceux des ONG : dans la clinique pédiatrique de Médecins sans frontières sur place, par exemple, nous recevons en moyenne 100 enfants en consultation chaque jour.

Il y a encore quelques embarcations de fortune qui, partant de Turquie, arrivent à éviter de violents push-backs et à atteindre les côtes grecques. Malgré la crise sanitaire, ces nouveaux arrivants sont eux aussi mal réceptionnés : il n'y a pas suffisamment de tests de dépistage pour tout le monde, pas de circuits de quarantaine où les gens potentiellement infectés ne seraient pas mélangés aux autres, etc. On est donc très inquiets car on ne sait pas à quel point ces nouveaux arrivants peuvent apporter le virus à Moria. Plusieurs d'entre eux ont d'ailleurs été récemment testés positifs et mis à l'écart, mais pas ceux qui ont voyagé avec eux dans des petits embarcations où ils ont pu facilement être contaminés.

On aimerait que le système soit plus efficace et que les tests soient systématiques avant l'entrée dans le camp."

IM : Environ 11 000 réfugiés statutaires sont menacés d'expulsion, le gouvernement souhaitant créer plus de places d'hébergement pour les demandeurs d'asile et ainsi désengorger les camps. Estimez-vous que cette mesure est justifiée ?

S. O. : "C'est une période où beaucoup de choses bougent, tout est un peu fluide, le gouvernement grec justifie ces expulsions affirmant qu'elle créeront plus de places pour loger les demandeurs d'asile, mais on est en train 'd'habiller Paul pour déshabiller Pierre'. Ce gouvernement fait beaucoup de promesses : à un moment ils veulent décongestionner les camps, à un autre moment on parle de construire des camps fermés. Tout ceci n'est qu'une rhétorique vis-à-vis de la population, un narratif discriminatoire qui veut rendre les réfugiés responsables de tous les maux.

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Un autre exemple de cette rhétorique c'est la diminution du nombre d'ONG présentes à Moria. Le gouvernement a déclaré qu'elles passeraient de 40 à 18. Il s'agit là-encore d'un effet d'annonce car le processus est encore en cours. C'est un processus extrêmement complexe : on vous demande tout un tas de documents, un état des finances audité, ce que beaucoup de petites organisations ne peuvent pas se permettre car elles travaillent avec très peu d'argent, ce sont des bénévoles. On vous demande aussi des états financiers sur deux ans. Une ONG qui est nouvelle sur le terrain ou seulement là depuis un an ne serait alors pas recevable. 

On ne sait pas encore si on pourra faire appel et quelle va être la marge de manoeuvre à la fin du processus. On est dans le flou, on ne sait pas du tout où ces nouvelles mesures vont nous conduire et ce qu'il va se passer concrètement pour les ONG."

 

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