Le SeaBird vient s'ajouter au Moonbird pour sillonner la mer Méditerranée à la recherche d'embarcations de migrants en détresse. Crédit : SeaWatch
Le SeaBird vient s'ajouter au Moonbird pour sillonner la mer Méditerranée à la recherche d'embarcations de migrants en détresse. Crédit : SeaWatch

Depuis la semaine dernière, l'ONG allemande Sea Watch en coopération avec la fondation de pilotes HPI, dispose d'un nouvel avion, le SeaBird, afin de survoler la zone de détresse au large de la Libye d'où partent des centaines de migrants chaque semaine, dans l'espoir d'atteindre l'Europe sur des embarcations de fortune. Ce nouvel appareil rejoint le Moonbird, actif depuis 2017.

À quoi servent ces avions humanitaires ? Comment fonctionnent leurs missions de recherche ? Pourquoi avoir fait l'acquisition d'un nouvel avion ? InfoMigrants s'est entretenu avec Kai, coordinateur technique pour les deux appareils avec lesquels il a volé des centaines d'heures ces derniers mois, à la recherche de migrants en détresse.

InfoMigrants : Pourquoi avez-vous décidé d'acquérir un avion de recherche supplémentaire ?

Kai : Nous avons voulu ajouter un avion supplémentaire car nous faisions de longues escales techniques entre chaque mission avec le Moonbird. L'avion devait aller en maintenance toutes les 100 heures de vol, ce qui est généralement une procédure assez longue. Donc pour ne plus avoir ces longues périodes de vide, nous avons ajouté un avion depuis la semaine dernière, le SeaBird.

Par ailleurs, nous arrivons de moins en moins à communiquer avec les autorités lorsque des petites embarcations sont en détresse. Même chose pour les navires humanitaires. Pourtant, toujours plus de migrants continuent de se noyer en mer Méditerranée. Il nous est donc apparu plus que nécessaire d'envoyer le plus souvent possible un avion pour survoler la SAR zone et trouver des migrants en détresse par nous-mêmes plutôt que d'attendre de maigres informations des autorités.

IM : En quoi un petit avion est-il utile lors d'un sauvetage pour lequel vous ne pouvez pas intervenir physiquement ?

K. : Depuis les airs, on peut couvrir une distance bien plus grande que sur un navire humanitaire, on a vraiment un meilleur aperçu de la situation. Tandis que sur un navire, vous êtes beaucoup plus limité. Pour le seul mois de juin, nous avons fait 14 missions et repéré 21 embarcations avec plus de 940 migrants en détresse. Et il ne s'agit-là que des bateaux que nous avons repéré. Il faut aussi prendre en compte les centaines de migrants interceptés par les garde-côtes libyens ou encore ceux qui disparaissent, sans même laisser une trace du naufrage.

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Ce qui reste le plus impressionnant pour moi c'est de voir à quel point la Méditerranée centrale est vaste et à quel point on y trouve si peu de navires et d'aide pour les migrants. Nous passons 6 à 8h à survoler la mer dans nos petits avions, parfois on ne trouve personne. Mais d'autres fois on réussit à avoir un vrai impact, c'est ce qui nous pousse à retourner voler à chaque fois.

Nous avons accompli environ 290 missions depuis 2017. Nous ne tenions pas vraiment de statistiques au début, mais nous estimons avoir repéré environ 20 000 personnes en détresse.

IM : Comment choisissez-vous les jours de mission et à quelle fréquence survolez-vous la zone de détresse au large de la Libye ?

K. : En moyenne, nous volons 12 à 15 jours par mois. La priorité est de regarder la météo. Ensuite, notre Conseil technique et le chef de mission à terre sont chargés chaque jour d'évaluer la situation, de regarder s'il y a un schéma ces derniers jours - par exemple un pic de départs depuis telle ville, à telle heure de la journée. C'est eux qui vont nous aiguiller pour savoir vers où se diriger et si ça vaut la peine de sortir ce jour-là.

Ce qui est frustrant c'est que les autorités ne nous donnent aucune information alors qu'ils disposent de technologies radar de pointe, de Frontex et de militaires.

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Nous avons environ trois ou quatre personnes dans l'avion à chaque mission : un pilote de HPI, un coordinateur tactique qui planifie le vol et détermine où voler, quand décoller. Nous avons aussi une personne qui documente la mission en prenant un maximum d'images. Si nous avons de la place, on ajoute aussi un "spotteur" qui scrute la mer à travers le hublot, à la recherche d'embarcations. Et parfois un journaliste pour créer une prise de conscience de la situation.

IM : Que se passe-t-il lorsque vous repérez une embarcation en détresse ? Ou bien des corps sans vie, comme ceux que vous avez découvert cette semaine au large de la Libye ?

K. : Lorsque nous repérons un bateau en détresse, nous informons notre collaborateur au sol de sa position. C'est ensuite lui qui transmet ces informations aux autorités, à savoir les MRCC italien, maltais et les garde-côtes libyens, de manière à ce que tout le monde soit informé et puisse agir. Notre principal problème, c'est qu'ils ne sont absolument pas réactifs. Par exemple, avec la Libye, nous appelons neuf numéros différents pour essayer d'alerter les secours, mais à chaque fois, nous tombons sur des personnes qui prétendent ne pas parler anglais. Il n'y a pas que les Libyens qui ne sont pas réactifs, encore aujourd'hui nous avons appelé le MRCC de Malte pour les informer d'un bateau en détresse dans leurs eaux. Ils nous ont répondu qu'ils refusaient de communiquer avec des ONG. Ils n'en ont rien à faire.

En parallèle, nous informons aussi les navires humanitaires. Nous n'avons pas le choix si on veut que l'embarcation en détresse ait une chance de s'en sortir. Les navires commerciaux les plus proches sont également contactés, nous leur demandons s'ils peuvent effectuer le sauvetage ou a minima rester auprès de l'embarcation en détresse, le temps qu'un navire humanitaire puisse arriver.

J'ai eu la chance jusqu'à présent de ne pas voir de corps sans vie lors de mes missions. Mais je m'y prépare. Heureusement nous avons du soutien psychologique lorsque cela arrive.

Il peut s'agir d'un plus grand naufrage dont on n'a pas connaissance et dont on ne retrouve que quelques corps. Ou bien il arrive que les garde-côtes libyens, lors d'une interception, laissent ces personnes à l'eau. On ne peut jamais vraiment confirmer cela car contrairement aux bateaux d'ONG, les garde-côtes libyens ne marquent pas les restes d'embarcations pour signifier qu'ils sont intervenus et que les migrants sont en sécurité. La Méditerranée continue d'être un cimetière géant mais aussi et surtout invisible puisque la plupart des corps des naufragés ne sont jamais retrouvés.

 

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