Les talibans estiment que ceux qui reviennent d'Europe sont des "ennemis de l'islam"| Photo: Ali Rahimi
Les talibans estiment que ceux qui reviennent d'Europe sont des "ennemis de l'islam"| Photo: Ali Rahimi

Ali Rahimi était arrivé en Autriche en 2015 dans l'espoir de vivre en paix et de pouvoir étudier. Ce rêve s'est brisé après son expulsion en juillet 2018. Il tente depuis de survivre en Afghanistan et de poursuivre des activités artistiques qui peuvent mettre sa vie en danger.

Jusqu'à l'âge de 16 ans et son arrivée en Autriche, Ali a vécu dans la peur, celle d'être victime de la brutalité des Talibans dans sa ville de Ghazni, au sud-ouest de Kaboul. Mais aussi dans la peur de la violence de son propre père, qui l'a battu jusqu'à lui causer des troubles d'apprentissage à l'école. 

À 11 ans, son père l'emmène en Iran, loin de sa mère et de ses frères et sœurs. Là-bas, il est forcé de travailler et de poser du carrelage. Tout l'argent qu'il gagne est gardé par son père. Vivant illégalement en Iran, Ali – qui fait partie de l'ethnie des Hazaras – est fait prisonnier et "tenu en cage comme un animal". Lorsqu'il a 16 ans, son père retourne en Afghanistan. Il emporte l'argent, mais laisse son fils seul en Iran. Nous sommes en 2015. C'est à ce moment-là qu'Ali entrevoit une lueur d'espoir avec l'ouverture des frontières européennes. 

Il lui faudra environ un mois pour atteindre l'Autriche, où il fait une demande d'asile dans le centre d'accueil pour réfugiés de Traiskirchen, au sud de Vienne. Il se met aussitôt à apprendre l'allemand. Pour la première fois de sa vie, "l'esprit libéré de la peur", Ali "réalise qu'il n'est pas stupide" et commence à lire et à écrire. Le jeune Afghan se fait aussi des amis, avant que les autorités ne décident de le transférer à Graz, où il apprend la peinture et le dessin en regardant des vidéos sur YouTube. 

Autoditacte Ali a appris  peindre et  dessiner Il sen sert pour raconter ce quil a vcu  Photo  Ali Rahimi

Premiers coups durs

Le premier revers arrive en 2016, lorsque Ali apprend que sa demande d'asile est rejetée. Mais il décide de "rester fort", de continue à étudier l'allemand et à dessiner. Il rejoint une équipe de football, apprend à nager, à danser, à skier et à faire du patin à glace. Ali est persuadé qu'il pourra rester en Autriche malgré tout. En mars 2016, il expose ses œuvres à Graz, puis l'année suivante, il illustre et publie son premier livre, un livre pour enfants appelé "Vaiana et Maui — petite histoire sur un grand amour". 

"J'avais tellement de projets pour mon livre et pour d'autres livres à venir", écrit Ali dans un allemand parfait depuis Kaboul. Mais en 2018, sa demande d'asile est rejetée pour la deuxième fois. "Mon cœur s'est brisé, je ne pouvais plus sourire. Je n'avais plus de sursis. Je devais quitter l'Autriche".

Sur conseil d'un avocat, Ali part alors en Allemagne et fait une nouvelle demande d'asile à Munich, mais les autorités allemandes l'informent qu'il doit retourner en Autriche. "J'ai pleuré, les ai suppliés de me donner une chance de rester et d'être un artiste. Mais ils m'ont placé en détention." Après un mois de prison en Allemagne, Ali est renvoyé en Autriche, où il est à nouveau placé en détention, cette fois à Graz. Chaque semaine, des représentants d'une ONG de défense des droits de l'Homme lui rendent visite. Et chaque semaine, on lui conseille de signer un document par lequel il accepte d'être expulsé. "Ils m'ont dit que si je ne le faisais pas, la police m'expulserait de force et qu'il serait mieux pour moi de rentrer volontairement." 

Une semaine après la signature de ce document, Ali est renvoyé en Afghanistan. Le voyage commence à Graz, puis Vienne, Istanbul et finalement Kaboul. Nous sommes en juillet 2018. Un représentant de l'Organisation mondiale pour les migrations (OIM) lui assure qu'il recevra 2 800 euros pour l'aider à s'installer et monter une entreprise. Il en recevra seulement 500. 

Ali est d'abord dirigé vers un hôtel à Kaboul, si lugubre qu'il songe au suicide. Il parvient à entrer en contact avec sa mère, pour la première fois depuis qu'il a 11 ans. Il dit avoir entendu la peur dans sa voix quand il lui a proposé de revenir Ghazni, qui est récemment tombé sous le contrôle des Talibans. 

Des parias dans leur propre pays 

Ali se trouve confronté à un problème supplémentaire : il ne peut pas voir sa mère et ses frères et sœurs sans que son père, furieux de voir son fils renvoyé en Afghanistan, ne l'apprenne. 

Ali n’a connu que l’humiliation et la violence depuis qu’il est retourné en Afghanistan | Photo : Ali Rahimi

Nombreux sont ceux qui, en Afghanistan, croient que "seuls les criminels sont renvoyés d’Europe". Ceux qui reviennent sont vus comme des perdants qui jettent le discrédit sur leurs familles. "Ils pensent qu’on boit de l’alcool, qu’on fume et qu’on prend des drogues", écrit Ali. Et pour les fondamentalistes talibans, ceux qui reviennent de l’Occident sont des "infidèles" et des "ennemis de l’islam" qui ne méritent rien d'autre que la mort.

Au premier jour de leurs retrouvailles, le père d’Ali refuse de lui adresser la parole. Il finit par le battre à nouveau, parce qu’Ali ose l’appeler "papa". "Il m’a dit qu’il n’était pas mon père, que j’étais un animal qui devait sortir de sa vie."

Une nuit, son père tente de le forcer à prendre un arme pour aller affronter les Talibans, qui, en tant que musulmans sunnites, dénigrent la majorité hazara chiite à Ghazni. Mais Ali refuse et son père lève à nouveau la main sur son fils. 

Ali retourne à nouveau à Kaboul, avant d’apprendre que son père a battu sa mère si violemment qu’elle a fini à l’hôpital. Il tente alors d’aller chercher sa mère et ses frères et soeurs, mais se retrouve bloqué par un groupe de Talibans lourdement armés aux porte de Ghazni. L’un des insurgés lui prend son téléphone et découvre un message d’un de ses amis allemands vivant en Autriche. Une fois de plus, Ali est battu et frappé avec une ceinture. Les Talibans détruisent son téléphone. Le jeune homme parvient néanmoins à rejoindre sa mère, mais c’était sans compter sur la présence de son père, qui décide de l’enfermer avec le bétail de la famille.

Aucun répit

En novembre 2018, Ali se rend à l’évidence : il ne peut pas survivre s’il reste en Afghanistan. Il se dirige vers la province de Nimroz, dans le sud du pays, et paye un passeur pour le faire entrer en Iran, où il retrouve un travail de carreleur et replonge dans la clandestinité. Il travaille 12 heures par jour et vit caché. Il se remet alors à rêver d’Europe. Il économise pendant cinq mois et parvient à rejoindre Istanbul. Là bas, il est fait prisonnier et se retrouve détenu avec 2 000 autres Afghans. Tous les jours, ils sont frappés par les gardiens. Après trois mois, Ali est renvoyé en Afghanistan, encore un fois. Il a désormais 21 ans et n’en peut plus.

Ali fait partie des quelque 20 000 Afghans renvoyés de force ou "volontairement" par l’Union européenne vers l’Afghanistan depuis 2015. Selon la défenseure des droits de l’Homme Doro Blancke de l’ONG autrichienne Fairness Asyl, des centaines des jeunes Afghans comme Ali se trouvent en Autriche et vivent dans la peur d’être expulsés. Beaucoup de cachent, sont traumatisés et souffrent de dépression.

"L’Europe dit que l’Afghanistan est sûr", explique Zaman Sultani, chercheur auprès d’Amnesty International. "Mais demandez-leur s’il feraient un déplacement sans un véhicule blindé fourni par leur propre ambassade à l’intérieur de Kaboul, sans parler de se rendre dans les provinces !" Zaman Sultani affirme que les expulsés ne peuvent pas retourner dans leurs villages à cause du niveau d’insécurité extrême et des combats entre les Talibans, l’organisation de l'État islamique, et des responsables locaux corrompus.

Le danger s’est même accentué depuis la signature d’un accord de paix entre les Talibans et les États-Unis en février, qui a donné lieu à la libération de quelque 5 000 insurgés.

L’école d’art de Robaba a été prise pour cible par les talibans | Photo : Ali Rahimi
Depuis sont deuxième retour à Kaboul mi-2019, Ali a été accepté dans une école d’art fondée par Robaba Mohammadi, une jeune Afghane qui peint et dessine en se servant de sa bouche. Il a appris à lire et à écrire en dari. Ali a aussi réussi à terminer son deuxième livre en allemand. Mais l’anxiété reste. En mars dernier, le studio et l’école de Robaba ont été touchés par une bombe. Deux de ses collègues ont été grièvement blessés. "Si les Talibans apprennent que je suis un artiste", écrit Ali, "ils vont me couper la tête". 

Auteure : Kim Traill (Vienne) 

Source: dw.com 

Traduction : Marco Wolter 

 

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