L'affiche du film "For Sama" de Waad Al Kateab et Edward Watts. Crédit : Action for Sama
L'affiche du film "For Sama" de Waad Al Kateab et Edward Watts. Crédit : Action for Sama

La réalisatrice syrienne Waad al-Kateab veut se servir du succès de son documentaire "Pour Sama", notamment récompensé à Cannes et aux Oscars, pour que l'opinion publique ne ferme plus les yeux sur le confit syrien qui s'éternise.

Dans le documentaire "Pour Sama", la Syrienne Waad al-Kateab explique pourquoi elle n'avait jamais arrêté de filmer à Alep, une ville où elle a choisi, avec son mari Hamza, de rester malgré le siège de la ville. "Cela m'a donné une bonne raison d'être là. Cela rend les cauchemars utiles", raconte Waad al-Kateab au téléphone depuis Londres où elle vit désormais avec sa fille Sama et son époux.  

"Que j’éteigne cette caméra ou que je filme, toute ma vie est derrière cette caméra", explique-t-elle. Contrairement aux correspondants étrangers qui sont arrivés en Syrie pour couvrir la guerre pendant quelques jours, sa situation était "totalement différente". "Ce n’est pas quelque chose que suis allée couvrir avant de repartir. C’est là bas que je vivais, je fais partie de ces gens", dit la réalisatrice.

À 18 ans, Waad al-Kateab est partie faire ses études à Alep qui est devenue "sa" ville. Comme elle le rappelle dans "Pour Sama", c’est là bas que débute la révolution pacifique en 2011 lorsque des étudiants, comme elle, luttaient "pour la liberté" et appelaient à la fin du régime de Bachar al-Assad. Aujourd’hui, elle utilise un pseudonyme comme nom de famille afin de protéger sa famille.

Se battre pour la liberté

Au début du film, Waad al-Kateab dit à sa fille : "À l’époque, tout ce qui comptait pour nous était la révolution. [… ] Assad est au pouvoir depuis que ton grand-père a dix ans."

Sa manière de raconter ses histoires et de s’adresser aux enfants, mais aussi aux adultes, contraste fortement avec les atrocités, la brutalité et les abus des droits de l’Homme qu’elle documente dans son film.

"Même quand je ferme les yeux, je vois la couleur rouge", explique la réalisatrice pendant que la caméra montre le sang sur le sol d’un hôpital, des chiffons trempés de sang et des personnes dont les corps et les visages sont recouverts de sang. "Du sang partout, sur les murs, au sol, sur les habits. Parfois nous pleurons du sang", dit Waad al-Kateab.

Dans une séquence du film, des personnes envahissent l’hôpital juste après un bombardement. Elle demande à un petit enfant en pleurs qui attend seul dans un couloir ce qu'il s’est passé. Le bambin répond calmement que toute sa famille est morte. La scène suivante montre un adulte secouant sa fille couchée sur un lit d’hôpital. "Réveille-toi, réveille-toi, réveille-toi", hurle l’homme désespérément. Waad al-Kateab décrit ainsi une double tragédie. Les enfants sont, d’une certaine manière, forcés à accepter la réalité qui les entoure, ce que les adultes ne parviennent plus à faire.Une photo de Sama dans lhpital o elle et ses parents ont pass la premire anne de sa vie  Source  capture dcran de la bande-annonce de For Sama

Bombes à sous-munitions

Dans une autre scène, des enfants repeignent un bus détruit par l’explosion d’une bombe. Waad al-Kateab demande à une petite fille ce qui est arrivé au véhicule. La fillette lui répond, sobrement : "Il a été touché par une bombe à sous-munitions". La réalisatrice explique qu’elle a elle-même été choquée par la réponse si factuelle de la petite fille. "Je n’aurais jamais imaginé qu’elle pouvait vraiment savoir ce qui s’était passé. J’étais derrière la caméra, choquée. C’était très étrange et triste. C’est incroyable comment les enfants s’adaptent à ce monde et l’accepte."

Waad et Sama repeignent un bus dtruit avec dautres enfants  Photo  avec la permission de la campagne Action for Sama

Des corps dans la rivière

Waad al-Kateab explique que son mari Hamza était "l’un des rares médecins à être aussi un activiste" à Alep. Les deux ont d’abord été amis avant de tomber amoureux. "C’est le seul qui me met à l’aise, peu importe la situation", dit la réalisatrice à sa fille Sama dans le film alors qu’ils se rendent à une manifestation du vendredi au début de la contestation.

Au lendemain d’un massacre de protestataires anti-régime le 29 janvier 2013, Hamza revient sur le lieu des événement et explique : "Aujourd’hui, Alep s’est réveillée avec un massacre. Et le mot est faible". On voit sur les images des corps inanimés sortis d’une rivière, les uns après les autres, et allongés sur le sol.

"Un premier examen médico-légal montre clairement des marques de torture sur la plupart des corps", constate Hamza devant la caméra. Les cadavres semblent porter des uniformes kakis, mais "tous les corps étaient des civils menottés. La plupart ont été exécutés d’une balle dans la tête".

La couleur kaki est en fait la boue et le sable de la rivière qui ont imbibé les pantalons et les t-shirts des victimes. Des hommes marchent entre les corps, en pleurant, le regard perdu, se couvrant le nez et la bouche face à l’odeur dégagée par les cadavres.

"Tous ces gens s’étaient opposés au régime, la plupart ont été vus pour la dernière fois à un point de contrôle" de l’armée, explique Waad al-Kateab.

Dr Hamza le mari de Waad Al Kateab Photo  avec la permission de la campagne Action for Sama

Des prix prestigieux

"Tes grand-parents avaient peur pour moi", dit Waad à Sama dans le film. Ils voulaient qu’elle qu'elle quitte Alep. Mais elle et son mari ont décidé de rester. Elle explique qu’elle avait "tant à apporter". Hamza, qui avait déjà été marié, avait lui aussi choisi la révolution et de rester à Alep après le départ de sa première femme.

Waad al-Kateab a couvert la bataille d’Alep pour la chaîne de télévision britannique Channel 4 et a remporté un Emmy, un prix international, pour son travail. Quand le couple ont finalement été forcé de quitter la ville en 2016, elle a réussi à emporter toutes ses images tournées, pour en faire le film "Pour Sama" en collaboration avec le réalisateur Edward Watts. Le long-métrage a remporté plusieurs prix dont l’Oeil d’Or du meilleur documentaire au festival de Cannes en 2019 et le Bafta du meilleur documentaire au début de cette année.

In a demonstration against #Assad in Majdal Shams in #occupied #Golan, @AramShakeeb's mom wrote on banner what was on my dress for the #Oscar2020

"Je ne veux pas de vos larmes"

Waad al-Kateab espère que les décideurs et les personnes qui ont du pouvoir ne se contenteront pas de ressentir de l'émotion après avoir vu le film. "Beaucoup de personnes sont venues chez moi en pleurant, me disant qu’ils sont tellement désolés d’avoir laissé faire. […] Cela vous montre que tant de gens se sentent concernés. Mais du côté des décideurs, nous avons tellement oeuvré pour obtenir des actes, pour qu’ils fassent quelque chose. […] Si vous êtes en position de pouvoir changer les choses, je ne veux pas de vos larmes, je veux que vous agissiez, car vous pouvez faire la différence", dit elle avec conviction. Waad al-Kateab a montré son film à l’Union européenne, à l’ONU et à toute une série de décideurs à travers le monde mais le manque de réaction reste, pour elle, frustrant.

Waad Al Kateab entrain de tourner For Sama  Alep  Photo  avec la permission de la campagne Action for Sama

"La religion ne nous importait pas"

Alors que Waad al-Kateab ne porte pas de voile au début du film, on la voit en porter un au moment où les manifestations ont commencé à s’intensifier. "Je voulais réduire le niveau de risque auquel je m’exposais", explique la documentariste. Elle ne parle qu’une seule fois des "éléments islamiques" qui se sont emparés de la révolution.

"Quand nous avons commencé la révolution, la religion ne nous importait pas. On voulait juste de la liberté et la démocratie. […] Il y avait tant d’injustices et d’inégalités entre le pouvoir des armes et le pouvoir de la religion. La religion ou la violence ne faisaient pas partie de ce que nous voulions vraiment. Mais à ce moment là, à Alep, je sentais que je n’étais pas prête pour combattre cela. Je veux me sentir libre et ne pas être restreinte dans ce que je peux dire ou porter."

Une nouvelle vie à Londres

Si Waad al-Kateab parvient à regarder son documentaire, elle s'arrête avant la fin. C’est le moment où elle et Hamza sont forcés de quitter Alep, la ville pour laquelle ils s’étaient tant battus. 

"Dire au revoir est pire que la mort", assure-t-elle dans le film, avant de demander à sa fille si elle va "lui reprocher de partir maintenant". Après avoir attendu pendant 50 heures dans la neige, se réchauffant auprès de feux improvisés dans des bâtiments en ruines, la réalisatrice pointe la caméra sur Hamza. Elle lui demande comment il vit ce départ forcé. "Les lieux sont fait des gens qui s’y trouvent", répond son mari, une larme coulant le long de sa joue.

Hamza en train de pleurer ralisant quil na dautre choix que de quitter Alep  Source  capture dcran de la bande-annonce de For SamaWaad al-Kateab prend une plante dans son jardin, pour qu’elle puisse "grandir en dehors d’Alep". Elle fait ses adieux à sa maison, l’endroit où elle et Hamza espéraient accueillir leur deuxième fille Taima. Mais cette dernière naitra finalement en Turquie. En mai 2018, la famille parvient à rejoindre Londres. Waad al-Kateab continue à travailler pour la chaine Channel 4. Hamza a, quand à lui, décider de "faire un break" et de ne plus être médecin pour le moment. Il va commencer un master en santé publique.

Les cauchemars de Sama

Waad compte montrer le film à Sama, qui a aujourd'hui quatre ans et demi, lorsqu’elle sera prête. Elle ignore encore à quel point la guerre et le siège d’Alep ont pu affecté sa fille. "C’était difficile juste après notre départ de Syrie. Elle faisait beaucoup de cauchemars. Elle va très bien maintenant et j’espère qu’elle n’aura jamais de séquelles mais vous ne pouvez pas savoir si ses troubles reviendront. Cela pourrait revenir quand elle aura 8, 10 ou 20 ans. On doit simplement en être conscients et essayer de vivre avec."

Waad Al Kateab discute du film For Sama  Photo  avec la permission de la campagne Action for SamaSama ne parle pas d’Alep, bien qu’elle sait qu’elle y est née. "Tout ce que nous avons fait était pour toi", dit sa mère dans le film. 

"Ils sont heureux", explique Waad Al Kataeb au téléphone en parlant de ses proches. Mais elle et son mari ressentent également de la tristesse quand ils songent à leur rêve d'une nouvelle Syrie. "Le gens que j’ai filmés ne me quitteront jamais", dit-elle. "Nous avons fait tout ce que nous pouvions, on savait qu’on pouvait être blessés ou mourir mais on n’a jamais pensé qu’on serait forcés de fuir. Même trois ans après, je ne peux l’accepter."

Alep ma ville une squence du film For Sama  Source  capture dcran de la bande-annonce de For SamaElle sait que retourner à Alep est quelque chose de "très lointain". "Je ne peux pas croire que nous sommes en 2020 et que les gens continuent à accepter ce qui se passe. On ne peut pas ignorer ce qui se passe tous les jours en Syrie. On ne peut pas ne pas être touchés par cela".

Traduction et adaptation : Marco Wolter
 

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