Des migrants africains dans un camp de détention de Tripoli, en Libye, le 22 mars 2017. REUTERS/Ismail Zitouny
Des migrants africains dans un camp de détention de Tripoli, en Libye, le 22 mars 2017. REUTERS/Ismail Zitouny

Une soixantaine de chefs de clans libyens ont signé vendredi, à Rome, un accord prévoyant le contrôle de la frontière sud de la Libye. Une tentative de freiner les flux migratoires vers l’Europe.

À l’occasion de la signature à Rome vendredi 31 mars d’un accord de paix conclu entre une soixantaine de chefs de clans du sud de Libye, la communauté Toubou, la tribu arabe des Awlad Suleiman et celle des Touareg se sont engagées à contrôler les frontières du sud du pays, longues de 5 000km, afin de prévenir l’intrusion de passeurs.


Le ministre de l’Intérieur, Marco Minniti, a déclaré à La Stampa que les différentes parties s’étaient entendues pour combattre "une économie basée sur les trafics illicites, qui entraîne des centaines de morts en Méditerranée, des milliers de désespérés à la recherche d’une vie meilleure, une poussée populiste en Europe et la menace jihadiste dans le désert".

Le chef du gouvernement italien a expliqué que "des gardes-frontière seront mis en place pour surveiller les frontières au sud de la Libye, longues de 5 000 km", sans préciser quelles forces armées contribueraient à cette équipe de surveillance, ni de quel budget elle serait dotée.

"Si les tribus ne sont pas payées, elles se tourneront vers d’autres sources de revenus"

Un accord qui laisse toutefois dubitative Roumiana Ougartchinska, une journaliste qui travaille depuis de nombreuses années sur la Libye et a co-écrit "Pour la peau de Kadhafi"(Fayard, 2013). Elle souligne que ce texte, signé sous l’égide du gouvernement italien, a peu de chance d’être efficace tant l’écart est grand entre la manière dont la Libye est évoquée au cours de réunions internationales et la réalité sur le terrain.

Elle reconnaît néanmoins que les tribus pourraient effectivement s’impliquer dans la sécurité des frontières, à certaines conditions. "Les gens manquent de tout dans le sud de la Libye. Si Rome promet des investissements, c’est sûr, il y aura des candidats", détaille la journaliste.

En revanche, "si les membres des tribus ne sont pas payés, ils se tourneront vers d’autres sources de revenus, et pourraient finir par profiter des activités contre lesquelles ils tentent de lutter", ajoute Mohamed Eljarh, chercheur spécialiste de la Libye à l’Atlantic Council.

 "Restaurer la frontière du sud de la Libye, c’est restaurer la frontière du sud de l’Europe"

Depuis la réouverture de son ambassade à Tripoli en janvier dernier, après deux ans d’absence, l’Italie s’implique de plus en plus dans la gestion des flux migratoires sur la rive sud de la Méditerranée. Pour Alessandro Pagano Dritto, auteur du blog “Between Libya and Italy” (Entre la Libye et l’Italie) la signature de l’accord de Rome s’inscrit aussi bien dans le processus de soutien au gouvernement d’union national de Fayez Serraj, basé à Tripoli, que dans une tentative de Rome de tarir les flux migratoires qui traversent la Méditerranée depuis la Libye.

Une opinion confirmée par Marco Minniti qui a déclaré vendredi que "restaurer la frontière du sud de la Libye [revenait] à restaurer la frontière du sud de l’Europe".

Mais, en concluant un accord avec les tribus pour sécuriser la frontière sud de la Libye, Rome "court-circuite le gouvernement libyen reconnu par la communauté internationale", estime Mohamed Eljarh. Le chercheur met donc en garde contre un accord qui alimenterait l’instabilité politique en Libye en renforçant les pouvoirs de certains acteurs locaux au détriment du gouvernement.
Sans compter que rien n’assure que la protection des frontières promise par Rome soit efficace. "Compte tenu de l’importance des trafics, et pas seulement des trafics migratoires, qui transitent par la frontière libyenne, qui va avoir assez de force et une chaîne de commandement suffisante pour les arrêter ?", s’interroge Roumiana Ougartchinska.

Quant à la paix signée entre tribus sud-libyennes et sur laquelle repose l’accord de Rome, la journaliste invite à ne pas la considérer comme une solution miracle. Plusieurs fois les chefs de clans se sont réunis sans parvenir à mettre définitivement un terme aux violences. Il se peut ainsi que "des personnes qui accepteraient de s’entendre avec l’Italie pour sécuriser la frontière soient considérées comme des traîtres".

Texte par Julia Dumont
 

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