Des passeurs et un groupe de migrants dans le sud-ouest du Yémen | Photo: picture-alliance/AP Photo/Nariman El-Mofty
Des passeurs et un groupe de migrants dans le sud-ouest du Yémen | Photo: picture-alliance/AP Photo/Nariman El-Mofty

Depuis deux ans, les migrants passant par le Golfe d’Aden pour arriver au Yémen sont plus nombreux que ceux qui traversent la Méditerranée. Mais une fois au Yémen, ce sont souvent des enlèvements et des mauvais traitements qui les attendent, dans un pays marqué par de violents conflits armés et une épidémie galopante de Covid-19.

"Le premier jour, ils m’ont donné à manger,  puis plus rien. Ils m’ont battu avec un câble jusqu’à ce que ma famille leur envoie 900 dollars avant de me laisser partir." Sami* a 21 ans et fait partie des milliers de jeunes hommes de la Corne de l’Afrique (Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Somalie) à avoir tout quitté pour tenter de trouver du travail en Arabie Saoudite, avant de se retrouver bloqué au Yémen.

Le Yémen est depuis des décennies un pays de destination ou de transit pour les migrants. Les conflits et la crise humanitaire qui secouent le pays depuis déjà six ans n’ont pas changé cette tendance. L’an dernier, 138 000 personnes sont parties d’Afrique de l’Est pour traverser le Golfe d’Aden en bateau, soit plus que le nombre de personnes à avoir fait la traversée de la Méditerranée. La majorité tente d’échapper à la misère en Éthiopie et en Somalie, d’autres fuient des persécutions.  


Ils m’ont battu avec un câble jusqu’à ce que ma famille leur envoie 900 dollars avant de me laisser partir.
_ Sami, victime de trafic

Sami est originaire d’Éthiopie. Il venait de quitter l’école pour commencer à travailler dans les champs avant d’être approché par un trafiquant. Ce dernier lui parle de l’Arabie Saoudite et lui promet un emploi bien payé. "On s’est mis d’accord pour qu’il m’emmène pour 300 dollars sans aucun acompte", a raconté le jeune homme à l’Organisation internationale pour la migration (OIM).

L'histoire s’est rapidement transformée en cauchemar. "J’étais terrifié quand j’ai vu comment ils menaçaient les gens avec des armes et les frappaient. Notre groupe a marché pendant 15 jours d’Éthiopie vers la côte à Djibouti, sans quasiment aucune nourriture." Une personne du groupe est morte de faim et de soif pendant ce périple.

Un migrant dans une btiment abandonn  Aden   Photo  R IbrahimIOM 2020À Djibouti, le passeur demande à Sami de payer les 300 dollars avant de pouvoir monter à bord. "Après avoir payé, ils nous ont dit d’aller sur le bateau. Une fois au Yémen, un autre passeur nous a emmenés vers un bâtiment vide et ils ont commencé à nous frapper."

Sami est alors torturé jusqu’à ce que sa famille paye la rançon pour sa libération. Il part à pied et met neuf mois à atteindre la ville d’Aden (dans le sud du Yémen), faisant la manche devant des restaurant pour trouver de l’eau et de la nourriture. Désormais, il nettoie des voitures et exerce une série de petits boulots, en attendant de trouver une solution pour rentrer chez lui.

Se battre pour survivre

Dereje* vit également à Aden. Il n’a pas de logement et passe ses nuits en bord de route, en dormant sur des couches de cartons en guise de matelas. Se coucher sur les pavés dans la saleté et la pluie est très dur, raconte-t-il. "Parfois des gens passent et nous donnent des coups de pied ou nous frappent avec des bâtons quand on essaie de dormir."

Quand il est arrivé au Yémen, Dereje a été retenu par des trafiquants pendant presque deux mois. Lui aussi a été torturé pour que sa famille en Éthiopie paie une rançon. Il a ensuite été forcé de quitter la capitale Sanaa pour rejoindre Aden et la côte sud du pays.

"On veut tous rentrer à la maison"

Il vit actuellement de ce que lui donne la population, les autorités locales et l’OIM. "Mon téléphone, mon argent, mes vêtements et mes chaussures m’ont été volés pendant la nuit. Mais les Yéménites nous ont donné de l’argent pour acheter de quoi boire et manger. Nous voulons tous rentrer à la maison" 

Les enlèvements et les extorsions sous la torture sont devenus le quotidien des migrants présents au Yémen qui se retrouvent dans l’impossibilité de poursuivre leur route vers l’Arabie Saoudite. Selon l’OIM, au moins 14 500 personnes luttent pour survivre dans les villes du Yémen. Des milliers d’autres seraient bloquées près de la frontière saoudienne et se cachent dans les montagnes par peur des forces de sécurité. 

De nombreux migrants sont sans-abris et dorment  mme le sol dans des btiments abandonns  Aden  Photo  R IbrahimIOM 2020

Le virus, un danger supplémentaire

Au Yémen, 60 % de la population n’ont pas accès à l’eau potable et seule la moitié bénéficie d'un système de soins en état de fonctionnement. Dans le même temps, le pays n’échappe pas à la propagation de la pandémie de coronavirus. D’après des prévisions de l’OIM, plus de la moitié de la population sera touchée par le virus et 42 000 personnes pourraient décéder des suites du Covid-19.


Ils sont désormais exposé à davantage de violence et d’agressions dans la rue, ce qui les rend encore plus dépendants des passeurs.
_ Christa Rottensteiner

De février à juin, le nombre de personnes arrivant au Yémen a chuté de 90 %, alors que les fermetures de frontières dans la région ont empêché encore davantage de personnes à entrer en Arabie Saoudite ou à pouvoir rentrer dans leur pays d’origine.  

Si les migrants vivant dans la rue sont particulièrement exposés au nouveau coronavirus, la crise sanitaire les rend aussi davantage vulnérables face aux trafiquant, selon Christa Rottensteiner, cheffe de mission de l’OIM au Yémen.

"Ils sont désormais exposés à davantage de violence et d’agressions dans la rue, ce qui les rend encore plus dépendants des passeurs. Cela donne davantage de justifications pour les passeurs de retenir les migrants enfermés. C’est là que les passeurs deviennent des trafiquants. Les migrants se retrouvent quasiment privés de toute liberté de sortir."

De plus, les migrants sont de plus en plus vus comme des boucs-émissaires et porteurs du coronavirus. Il est ainsi devenu très compliqué pour eux d’accéder à certains services, selon Christa Rottensteiner. "Quand un migrant entre dans une clinique les gens lui crient dessus en lui lançant 'Covid, Covid, Covid, dégage!'"

Une Ethiopienne  Aden Les femmes sont peu nombreuses parmi les migrants bloqu au Ymen  Photo  IOM 2020Rami Ibrahim

Le message d’espoir

Un rapport de 2017 affirme que "les revenus générés par le trafic de migrants au Yémen représentent facilement plusieurs millions de dollars par an". Sur la basé de données de 2016 et antérieures, l’agence des Nations unies qui lutte contre ce fléau estime que les traversées de la Corne de l’Afrique vers la péninsule arabique a généré jusqu’à 22 millions de dollars par an pour les réseaux de trafiquants. 

Le prix pour passer de l’Éthiopie au Yémen oscille généralement entre 200 et 500 dollars. Des coûts supplémentaires viennent s’ajouter, notamment lorsqu’une personne est prise en otage. Les rançons pour être libéré se situent souvent entre 1 000 et 1 500 dollars. "Le coût augmente pendant le voyage. Je dirais que le prix pour atteindre l’Arabie Saoudite peut aller jusqu’à 10 000 dollars. C’est un prix très élevé", note Christa Rottensteiner. 

Selon des témoignages de migrants, beaucoup ne sont pas au courant de ces prix et des dangers qui les attendent au Yémen. Si l’OIM tente de sensibiliser les populations de la Corne de l’Afrique et mène un programme de retour vers les pays d’origine, elle ne peut changer les facteurs qui poussent les migrants à partir, à savoir la pauvreté, le chômage et le manque de perspective. 

"Le message arrive dans certaines communautés et les migrants reçoivent des informations, mais depuis les années que je m’occupe de ce sujet, on a l’impression que le message d’espoir est toujours plus fort, assure Christa Rottensteiner. Alors quelqu’un qui vous dit que 'le voyage est dangereux' ne va pas convaincre autant que quelqu’un qui vous affirme 'regarde, mon frère a réussi" ou bien "ils sont en Arabie Saoudite, ils ont un travail bien payé et envoient de l’argent à leur famille restée au pays.'"

Traduction : Marco Wolter
Cet article a initialement été publié en anglais


 

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