L'entrée du Centre de rétention administrative de Rennes (Ille-et-Vilaine). Crédit : La Cimade
L'entrée du Centre de rétention administrative de Rennes (Ille-et-Vilaine). Crédit : La Cimade

Plusieurs étrangers enfermés dans le Centre de rétention administrative (CRA) de Rennes ont entamé une grève de la faim lundi pour protester contre leurs conditions de vie dans l'attente d'une expulsion devenue hypothétique en raison de la crise du Covid-19.

Ali* dit ne rien avoir avalé depuis lundi. Contacté par InfoMigrants, cet Africain d'une trentaine d'années, qui ne préfère pas que son pays d'origine soit divulgué, veut montrer sa colère. Enfermé depuis plusieurs semaines dans le centre de rétention administrative (CRA) de Rennes, sorte d'antichambre avant expulsion, il est maintenu dans l'attente d'un hypothétique vol retour vers son pays, qu'il assure ne plus connaître. "Plusieurs vols ont déjà été annulés. Vous voulez qu'on fasse quoi?", lance-t-il, pour dénoncer l'absurdité de sa situation et de celle de ses co-retenus.

Beaucoup de pays ont effet fermé leurs frontières en raison de la crise du Covid-19, favorisant un statu quo insupportable pour les principaux intéressés. "Ces personnes continuent d'être enfermées et n'ont pas de perspective d'éloignement", commente Alice Lukacs, intervenante juridique en centre de rétention pour la Cimade. Au nombre de 13, ces retenus sont d'origine tunisienne, soudanaise, géorgienne, cubaine, marocaine, algérienne et camerounaise.*

"Rentre dans ton pays!"

À cette absence de perspective s'ajoutent un manque d'hygiène et de considération, voire des témoignages de mépris. De quoi convaincre les retenus d'entamer une grève de la faim pour "faire bouger les choses" et dénoncer "un grand n'importe quoi".

Ali énumère ses griefs. "Il y a des cafards dans les chambres. Un retenu a la gale et n'a pas été séparé du reste du groupe. On nous traite de 'sales noirs', 'sales bougnoules'. On nous dit : 'Rentre dans ton pays !' Il y a quelques jours, une personne a fait une tentative de suicide dans le CRA et aucun docteur n'est venu la voir. On est fatigués [par cette grève] mais on ne lâchera pas l'affaire, on va aller au bout", assure celui qui plaide pour être assigné à résidence.

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Alors qu'ils étaient au nombre de douze lundi, les grévistes n'étaient plus que cinq jeudi 13 août, selon Alice Lukacs. Interrogée par l'AFP mercredi, la préfecture d'Ille-et-Vilaine a par ailleurs affirmé que "sept personnes [refusaient] les plateaux-repas mais [continuaient] de s'alimenter via des distributeurs". "Nous ne sommes pas très inquiets sur leur état de santé", a indiqué la préfecture.

Ali assure de son côté être obligé d'acheter des bouteilles de coca dans les distributeurs, qu'il remplit ensuite d'eau. "On ne peut pas acheter de bouteille d'eau et entre 23h et 7h on est enfermés dans nos chambres sans accès à de l'eau fraîche."

"Une personne s'est tailladée le torse avec un rasoir"

Ce n'est pas la première fois que ce CRA est le théâtre d'une grève de la faim. En 2019, un groupe avait déjà entrepris de dénoncer leurs conditions d'enfermement. "Les personnes s'étaient rendu compte qu'elles n'allaient pas être entendues, alors elles avaient arrêté", se souvient Alice Lukacs, qui évoque des actes désespérés survenus dernièrement. "Fin juin, une personne s'est tailladé le torse avec un rasoir."

En décembre 2019, une personne retenue à Rennes est décédée après avoir fait une tentative de suicide. En janvier, un policier s'est donné la mort dans les locaux du CRA.

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Le ras-le-bol s'exprime également dans d'autres CRA de l'hexagone, notamment das celui de de Vincennes, près de Paris, qui abrite 69 personnes venues notamment de Tunisie, d'Algérie, du Maroc, de République démocratique du Congo et de Roumanie. Ce lieu de rétention est également sous le feu des critiques. Selon des médias relayant un communiqué du collectif À bas les CRA, la moitié des retenus y auraient, là aussi, entamé une grève de la faim "pour protester contre des conditions d’enfermement encore plus pourries que d’habitude". 

Contactée par InfoMigrants, Céline Guyot, responsable du pôle juridique pour le groupe SOS Solidarité-Asfam, qui intervient dans le CRA de Vincennes, nuance quelque peu ces affirmations. "Pour nous, ils mangent tous", tranche-t-elle. "Une personne nous a dit être en grève de la faim mais on l'a vu manger par la suite." Toutefois, "la colère et l'incompréhension" sont, elles, bien réelles.

Crainte du Covid

"Déjà que la rétention est un lieu anxiogène, cela devient en plus un lieu où l'on est maintenu de manière abusive pour des durées plus longues que nécessaires", estime Céline Guyot.

Selon des témoignages, des retenus ont été contraints de "dormir dans le couloir ou dans la cour" d'un des bâtiments. Des mesures sanitaires insuffisantes font également craindre une propagation du coronavirus.

Dans l'enceinte du CRA de Vincennes, une unité "Covid" existe d'ailleurs. Il s'agit d'un bâtiment avec des chambres isolées où les gestes barrières sont strictement respectés, selon Céline Guyot. Deux personnes positives au Covid-19 y séjournent actuellement. Cinq autres contaminées y ont également été transférées depuis le CRA du Mesnil-Amelot, un potentiel "foyer" du virus selon la Cimade, où se trouvent quelque 90 retenus.

*Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé.


 

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