Samer Serawan dans son restaurant Damascus' Aroma à Schöneberg, Berlin | Photo: DW/B.Knight
Samer Serawan dans son restaurant Damascus' Aroma à Schöneberg, Berlin | Photo: DW/B.Knight

Il y a cinq ans, Samer Serawan passait encore ses nuits à patienter pendant de longues heures dans le froid en espérant décrocher un rendez-vous auprès des services d’immigration allemands. Désormais, le Syrien dirige un restaurant prisé à Berlin.

En 2015, Samer Serawan et sa femme Arij réalisent qu’ils ne peuvent plus vivre à Damas. La guerre en Syrie dure déjà depuis quatre ans et le couple ne sait plus comment s’en sortir. L’entreprise d’import-export en agro-alimentaire de Samer, qui produit aussi sa propre boisson au chocolat, a été "volée" par l’un des nombreux groupes armés nés pendant la guerre.

"En Syrie, c’est terrible, il y a une multitudes de groupes et tout le monde s’affronte", répond Samer, aujourd’hui 41 ans, lorsqu’on lui demande de commenter la situation dans son pays. Pour arriver à Berlin, le couple emprunte en 2015 la route des Balkans, après être passé par la Turquie, et la Grèce. 

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"J’ai essayé d’oublier, mais on finit toujours pas me poser une question qui me pousse à m’en rappeler", note Samer. Le pire a été de payer les trafiquants pour monter à bord du bateau pour la Grèce. "Vous devez conclure un pacte avec le diable. On a tout fait, on a marché, on a pris le bateau, on a pris des trains, des bus, tout."

C’est assis devant son restaurant qu’ils a ouvert l’an dernier à Berlin avec sa femme que Samer raconte ces moments douloureux. Le restaurant s’appelle Damascus' Aroma. Il est 15 heures, un mercredi après-midi. La terrasse donne sur une rue bruyante, où le trafic et dense, mais les tables à l’extérieur sont toutes occupées. Les plats se résument à ce que l’on retrouve généralement dans les cuisines syriennes : des poivrons farcis, des feuilles de vigne, de l’agneau et du poulet grillé, du riz, des raisins et de nombreuses épices du Moyen-Orient.

Malgr la crise sanitaire le restaurant de Samer et Arij  russi  sen sortir  Photo  DWBKnight

"Des jours terribles"

Une fois à Berlin, Samer et Arij passent l’hiver à vivre dans un hangar de l’aéroport de Tempelhof qui n’est plus en fonction depuis plusieurs années. Face à l’afflux massif de demandeurs d’asile, les autorités locales avaient décidé de le transformer en un vaste hall en camp d’accueil. Quelque 55.000 réfugiés sont ainsi arrivés dans la capitale allemande en 2015, puis 17.000 l’année suivante.   

Le hall avait été divisé en petites unités pour créer des "pièces", accueillant des lits pour plusieurs centaines de personnes. Aujourd’hui encore, un "village" de maisons-conteneurs se trouve sur le terrain de l’ancien aéroport.  

Cet hiver là, fin 2015, Samer fait partie de la foule de Syriens et d’Afghans qui se pressent à partir de 3 heures du matin le long de barrières métalliques, surveillés par du personnel de sécurité dans une cour boueuse afin de décrocher un rendez-vous à la LaGeSo, les autorités sanitaires et sociales de Berlin. Le temps d’attente peut aller jusqu’à 16 heures, donnant lieu à ces images de chaos bureaucratique qui vont marquer la "crise des réfugiés" en Allemagne.

Les enfants sont habillés grâce aux dons de vêtements, la nourriture, les couvertures et l’aide de première nécessité est assurée par des oeuvres caritatives. "C’étaient des jours terribles", se souvient Samer, alors que le système d’aide de Berlin, sous-financé et en manque de personnel, peine à s’organiser.

Le couple est relogé par deux fois pendant les années qui suivent, d’abord en périphérie de la capitale puis dans un centre géré par le projet social Refugio dans le quartier de Neukölln. C’est là que nous avons rencontré Samer et Arij, lors d’une visite guidée du point de vue des réfugiés, une initiative lancée par l’organisation Querstadtein.

Le tour visait à offrir une autre perspective aux Berlinois. A quoi ressemble mon quartier  pour ceux qui sont nouveaux ? Quels sont les lieux importants dès lors qu’on arrive à Berlin en tant que demandeur d’asile ? A cette époque, en mai 2016, il est difficile de ne pas remarquer la présence syrienne dans la ville, qui se traduit déjà par de nouveaux supermarchés, de nouveaux restaurants et des magasins dont les écrits sur les devantures sont désormais en arabe.

En 2016 Samer and Arij faisaient visiter Neuklln  Photo  DWBKnight
Il est également difficile de ne pas remarquer que le thème de l’intégration est à partir de 2015 redevenu le sujet principal dans les médias allemands. Pas un jour ne passe alors sans qu’un commentateur politique, éditorialiste ou journaliste ne s’interroge sur la manière dont il est possible d’intégrer les Syriens et les Afghans dans la société allemande 

Pour Samer, les visites guidées de Neukölln lui ont montré les sujets d’inquiétudes. "Pendants nos visites, on a rencontré des personnes, on leur a montré des endroits, et à la fin naissait l’envie de s’asseoir ensemble pour discuter davantage. Ils avaient beaucoup de questions, les visites guidées étaient trop courtes".

"Le problème, estime Samer, est le terme même d’intégration. Pendant longtemps il a signifié qu’il fallait faire vivre comme les Allemands. Mais l’intégration est autre chose. L’intégration se fait lorsque l’on vit ensemble et que l’on trouve des points communs entre les uns et les autres."

Au centre Refugio, Samer et Arij décident ainsi de lancer des "ateliers de discussion" tout en cuisinant des plats syriens pour les invités. "Vous savez, quand je suis arrivé ici, beaucoup d’organisations travaillaient avec des Syriens. Mais moi, je fais l’opposé. Je travaille avec des Européens, des Américains, avec ceux et celles qui habitent dans ce quartier."

Selon Samer, moins de 10 % des personnes qui sont venues assister à ses premiers ateliers avaient déjà rencontré un réfugié. "Alors on commençait par aborder cette problématique des réfugiés et de leur intégration. On nous a posé beaucoup de questions, et nous y avons répondu. On a parlé de ce que cela signifie d’être réfugié, de l’image que les autres en avaient, de la situation avant et après notre arrivée ici".

Et c’est de ces ateliers qu’est né le concept de Damascus' Aroma en 2019. Le restaurant a pour le moment survécu à la crise sanitaire liée au coronavirus. "Ce n’est pas juste un business", assure Samer. "Les gens viennent ici pour quelques minutes en tant que client, et après cela ils deviennent nos amis. Ils sentent qu’ils entrent dans notre chez nous."


Auteur : Ben Knight

Traduction : Marco Wolter

Source: dw.com

 

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