Un couple est assis dans la rue sous une couverture le 10 septembre 2020 après les incendie qui ont ravagé le camp de migrants de Moria, sur l'île grecque de Lesbos. Crédit : REUTERS/Alkis Konstantinidis
Un couple est assis dans la rue sous une couverture le 10 septembre 2020 après les incendie qui ont ravagé le camp de migrants de Moria, sur l'île grecque de Lesbos. Crédit : REUTERS/Alkis Konstantinidis

Tandis que Bruxelles présentait mercredi matin un nouveau Pacte européen afin de réformer l'asile, des réactions contrastées ne se sont pas faites attendre. Plusieurs responsables politiques européens saluent un pas dans la bonne direction, mais un grand nombre d'ONG accusent l'Union européenne de céder aux pays les plus hostiles à l'accueil des réfugiés. Tour d'horizon non exhaustif des réactions à travers l'Europe.

"Un nouveau départ" et l'abolition du très controversé règlement Dublin III : la Commission européenne a dévoilé, mercredi 23 septembre, son nouveau "Pacte européen sur la migration et l'asile" qui prévoit notamment un durcissement sur les renvois des migrants irréguliers, des contrôles accrus aux frontières extérieures et une accélération des procédures. 

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Très attendu et plusieurs fois repoussé, le texte long de plusieurs centaines de pages est toutefois loin de faire l'unanimité.

Initié par la chancelière allemande Angela Merkel qui, à l'approche de la fin de sa carrière, le considère comme une pièce maîtresse de son héritage politique, ce nouveau pacte a déjà reçu le soutien du ministre de l'Intérieur français. "Il n'y a pas de raison que seules l'Italie, la France et l'Allemagne, grosso modo, avec la Grèce, se partagent [la prise en charge des migrants]", a déclaré Gérald Darmanin mercredi matin au micro de France Inter, peu avant la présentation du pacte à Bruxelles. "Si on n'a pas une réponse européenne et que chaque pays fait ce qu'il souhaite dans son coin, on a une difficulté à traiter ces demandes d'asile", que ce soit "dans la rapidité, parce qu'on le doit aux demandeurs d'asile", ou "dans la reconduite aux frontières" pour ceux qui se voient déboutés de leur demande, a-t-il poursuivi.

"Il y a beaucoup de pays avec lesquels l'Europe commerce, que l'Europe soutient par de l'aide au développement, par une présence en matière de sécurité et qui aujourd'hui n'acceptent pas de reprendre le moindre ressortissant dans le cadre de reconduites", souligne, pour sa part, le secrétaire d'État français aux Affaires européennes Clément Beaune, interrogé par l'AFP. "Cela n'est pas acceptable, je crois qu'on a les moyens, même si c'est difficile bien sûr, de changer cela, de mettre parfois plus de pression", explique-t-il, citant parmi les leviers possibles la délivrance de visas.

"Un pas important" mais pas suffisant

En première ligne des arrivées de migrants, Malte a réaffirmé que la mise en place du Pacte et notamment de l'intensification des expulsions était essentiel. "Renvoyer ceux qui n'ont pas droit à l'asile est crucial. La solidarité [des pays européens] ne doit pas être optionnelle", a ainsi déclaré le premier ministre Robert Abela, en opposition aux pays d'Europe centrale comme l'Autriche pour qui la répartition des migrants "ne marche pas", a réitéré mardi son chancelier, Sebastian Kurz.

En Italie, autre pays particulièrement concerné par les arrivées de migrants particulièrement depuis la Libye, le chef du gouvernement Giuseppe Conte a estimé que le Pacte proposé par Bruxelles représentait "un pas important", mais pas encore suffisant, vers une approche "vraiment européenne". "Nous avons besoin de certitude sur les rapatriements et la relocalisation : les pays de première arrivée ne peuvent pas gérer tout seuls les flux [migratoires] au nom de l'Europe", a-t-il écrit sur Twitter mercredi.

L'ancien maire de Grande-Synthe et eurodéputé Damien Carême très engagé sur la question migratoire s'est également empressé de commenter le texte qu'il qualifie de "pacte de la honte" : "Il n’empêchera ni les nouveaux drames, ni le maintien de camps indignes à nos frontières", a-t-il écrit dans un communiqué.

"Des cendres de Moria aurait pu naître un système d'asile européen durable, équitable et humanitaire. La Commission aurait pu envoyer un signal clair, en s’inspirant de la position du Parlement européen. Elle aurait pu mettre réellement fin aux "hotspots" et introduire la relocalisation immédiate des demandeurs d'asile après leur enregistrement, seule manière d’appliquer une véritable solidarité entre États membres. Il n’en est rien ! Au lieu de cela, elle s’est couchée devant Viktor Orban [le Premier ministre hongrois] et consorts", blâme-t-il.

Bruxelles "cède devant les gouvernements anti-immigration"

C'est aussi ce que reprochent nombre d'ONG à commencer par Oxfam qui estime qu'à force de rechercher le consensus, la Commission européenne "cède devant les gouvernements anti-immigration". Selon Oxfam, les nouvelles propositions formulées mercredi "vont probablement reproduire la situation abominable à laquelle nous assistons depuis des années dans les 'hotspots' de Grèce", ces lieux censés sélectionner les candidats à l'asile où "des familles entières se retrouvent de facto en détention".

Pour Maria Nyman, secrétaire générale de l'ONG Caritas Europa, le nouveau Pacte risque d'entraver les droits et la liberté des demandeurs d'asile. "Un élément clef du nouveau Pacte vise à introduire aux frontières de l'Union européenne des procédures expresses de demandes d'asile et de retour [des migrants refusés vers leur pays d'origine]. Nous craignons que cela ne dilue leurs garanties juridiques et ne conduise à des détentions accrues".

L'ONG EuroMed Rights déplore, quant à elle, une approche "uniquement sécuritaire" en augmentant les contrôles aux frontières et les expulsions. "Pire encore, le Pacte assimile 'les retours parrainés' à une forme de solidarité, ce qui a pour conséquence de criminaliser et déshumaniser les migrants et les réfugiés", a déclaré le président de l'organisme Wadih Al-Asmar qui craint de voir l'Europe devenir une vaste "agence de voyage pour expulsés".

Du même avis, Philippe Dam, directeur des plaidoyers Europe et Asie chez Human Rights Watch, estime qu'en "proposant 'des retours parrainés' comme alternative à une vraie relocalisation, la Commission européenne insulte le principe de solidarité car elle délègue les expulsions aux pays européens qui refusent d'accueillir des migrants", a-t-il tweeté. 

"Cette Europe tue !"

Par ailleurs, bien que le nouveau Pacte propose de mettre à l'abri des poursuites judiciaires les ONG qui sauvent des migrants en mer, ces dernières n'ont pas manqué de critiquer les propositions formulées par Bruxelles. "Prétendre que ce Pacte est une question de solidarité est une farce. Ils disent que cela sert la protection des droits de l'Homme mais le véritable objectif est l'isolement de l'Europe, et cette Europe tue !", a tweeté l'ONG allemande Sea-Watch dont les navires humanitaires sont actuellement bloqués par les autorités italiennes.

Plusieurs chercheurs en migration, à l'instar du Belge François Gemenne, ont aussi laissé entendre leur scepticisme : "C'est un compromis entre la lâcheté et la xénophobie", a-t-il réagi, dénonçant "la même logique d'Europe forteresse".

Enfin, se démarquant des autres ONG, l'UNICEF a estimé dans un communiqué que le nouveau Pacte "fournissait une chance unique de donner la priorité aux enfants (...) et de remédier aux conditions inhumaines et aux échecs" de la politique migratoire de l'UE. L'organisation salue "la reconnaissance que tous les enfants migrants doivent bénéficier d'une protection spéciale, qu'ils voyagent seuls ou avec leurs familles."

Le Pacte doit désormais faire l'objet de discussions et de négociations, entre les Vingt-Sept avant de pouvoir être effectivement mis en œuvre.

 

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