"La route des Canaries se réactive mais reste secondaire", selon le chercheur Aldo Liga. Crédit : Reuters
"La route des Canaries se réactive mais reste secondaire", selon le chercheur Aldo Liga. Crédit : Reuters

Les arrivées d'exilés aux Canaries ont atteint en septembre des niveaux inédits depuis la grande vague migratoire de la seconde moitié des années 2000, lorsque des dizaines de milliers de personnes avaient débarqué sur cet archipel espagnol proche des côtes africaines. Pourtant l'an dernier, l'Espagne a augmenté son aide financière au Maroc et à la Mauritanie afin de sécuriser les frontières. InfoMigrants s'est entretenu avec Aldo Liga, analyste indépendant sur les flux migratoires.

InfoMigrants : Comment expliquer une telle hausse des arrivées sur les îles Canaries ?

Aldo Liga : "La crise des 'cayucos' a connu un pic en 2006 avec plus de 31 000 arrivées. En 2007, on en comptait près de 13 000 et seulement un peu plus de 9 000 l'année suivante. Cette chute importante des débarquements aux Canaries à la fin des années 2000 s'explique par une série d'accords signés entre l'Espagne et la Mauritanie d'une part, et le Sénégal d'autre part.

Le nombre d'arrivées dans l'archipel espagnol est ainsi resté bas jusqu'en 2018, date à laquelle la route des Canaries a repris progressivement. La recrudescence des débarquements coïncide avec la signature d'accords entre la Libye et l'Italie en 2017 visant à freiner les arrivées de migrants dans le pays transalpin. On a constaté alors à ce moment-là une augmentation du flux vers le sud de l'Espagne depuis le Maroc. 

De plus, la situation en Libye s'est dégradée à cette même période et la route libyenne est devenue moins prisée, notamment après les révélations de vente aux esclaves. Les migrants ont commencé à être mieux informés des risques encourus dans ce pays en proie à la guerre et à tenter leur chance ailleurs.

À partir de 2019, les accords entre l'Espagne et le Maroc sur la migration irrégulière ont été consolidés par des financements supplémentaires et la reconnaissance du caractère prioritaire des relations entre ces deux pays au niveau européen. Cela s'est traduit par le renforcement des contrôles aux frontières au nord du Maroc.

>> À (re)lire : Canaries : record d'arrivées de migrants au mois de septembre

En 2020 en outre, le nombre de personnes traversant le royaume chérifien pour atteindre les enclaves de Ceuta et Melilla [au nord du Maroc, NDLR] a chuté considérablement. Dans le même temps, les réseaux de passeurs se sont organisés, renvoyant les migrants vers les côtes sud-marocaines, à la frontière avec le Sahara occidental, moins contrôlées que celles du nord."

IM : Peut-on parler d'une réactivation de la route qui va des côtes ouest-africaines vers les Canaries, très prisée au milieu des années 2000 ?

AL : "Si l'on observe une reprise importante des départs depuis les côtes ouest-africaines vers les Canaries, il faut relativiser : l'Italie est cette année la principale voie empruntée par les migrants avec environ 22 000 arrivées. En 2019, c'était la Grèce et en 2018 l'Espagne.

La route des Canaries est donc en train de se réactiver mais reste secondaire. Depuis le début de l'année, on dénombre 5 000 débarquements en Espagne, soit moins d'un quart que ceux enregistrés en Italie.

>> À (re)lire : Espagne : le HCR va renforcer sa présence sur les îles Canaries

Je m'interroge cependant sur la viabilité de cette route. Ceux qui arrivent en Italie savent qu'ils pourront assez facilement continuer leur périple vers d'autres pays d'Europe. Les Canaries, elles, restent un territoire isolé, les migrants sont bloqués dans l'archipel car les transferts vers le continent espagnol sont assez limités. Les autorités espagnoles ne les accélèrent pas car elles subissent des pressions de la part d'autres pays européens qui ne veulent pas voir arriver un nouvel afflux de migrants sur leur territoire."

IM : D'où partent les migrants qui souhaitent se rendre aux Canaries ?

AL : "Les principaux lieux de départs sont opérés depuis le sud du Maroc. Néanmoins, cette année, 25% des départs vers les Canaries se font depuis les côtes mauritaniennes. Jusqu'à l'année dernière, personne n'empruntait ce pays pour rejoindre l'archipel espagnol.

>> À (re)lire : Le sud du Maroc : nouveau point de départ des migrants marocains vers les Canaries ?

Or, les contrôles des frontières en Mauritanie et au sud du Maroc sont eux aussi importants. L'Espagne a même augmenté son aide financière à la Mauritanie en 2019. Le ministère espagnol de l'Intérieur délivre à lui-seul la somme de 45 millions pour surveiller cette zone : 32 millions sont alloués au royaume chérifien et un peu plus de 10 millions à la Mauritanie.

Malgré ces importants montants, qui ne prennent pas en compte ceux apportés par l'Union européenne, les migrants arrivent de plus en plus nombreux aux Canaries cette année. Cela démontre bien que sécuriser les côtes ne résout pas le problème, les passeurs s'adaptent et les flux se déplacent.

Lors de la crise des 'cayucos' en 2006, on a assisté aux premières mesures importantes d'externalisation des frontières de l'Union européenne (UE). Depuis près de 15 ans, la gestion des flux migratoires a été internationalisée avec des accords entre l'UE et la Turquie, l'Italie et la Libye. Cependant, on constate une répétition de l'Histoire. Aujourd'hui, on se rend compte qu'on revient au point de départ, à savoir les Canaries."

IM : La traversée vers les Canaries situées dans l'Océan atlantique est plus dangereuse que celle de la mer Méditerranée via la Libye ou la Tunisie ?

AL : "D'une part, la distance entre la Libye ou la Tunisie et l'Italie est plus courte que celle qui sépare les côtes ouest-africaines des Canaries. 

>> À (re)lire : Espagne : nouveau drame sur la périlleuse route des Canaries

D'autre part, depuis la Mauritanie le voyage peut durer parfois jusqu'à 10 jours, et les courants sont forts. Des personnes disparaissent dans cette zone sans qu'on en ait connaissance. La route des Canaries passe nécessairement par l'océan, c'est plus effrayant que la mer. Les exilés se demandent s'ils vont réussir à atteindre l'archipel. Ce doute est moins présent via la mer Méditerranée où les débarquements autonomes en Italie sont fréquents et la présence de navires de sauvetage rassurent."

IM : Comment l'Espagne gère le flux de migrants qui arrivent aux Canaries ?

AL : "Des accords avec la Mauritanie prévoient des renvois directs des ressortissants mauritaniens mais aussi de tous ceux qui ont transité par le pays pour atteindre les Canaries. Certains migrants ont même été transférés en Mauritanie alors qu'ils n'y avaient jamais mis les pieds.

Les chiffres de ces expulsions sont difficiles à obtenir. Selon les calculs du quotidien espagnol El Pais, pour les trois premiers mois de 2020, il y a eu au moins quatre vols vers Nouadhibou avec plus de 140 personnes à bord, soit un total de 420 migrants expulsés.

>> À (re)lire : Une fois aux Canaries, à quoi doivent s'attendre les migrants venus d'Afrique ?

En ce qui concerne l'accueil dans l'archipel, le dispositif est saturé. Au moment de la crise des "cayucos" au milieu des années 2000, les places d'hébergement avaient été augmentées, mais ce système a depuis été démantelé. En octobre 2019, on ne comptait que 89 places. L'Espagne a de nouveau rehaussé ses capacités d'accueil avec environ 2 000 places. Pour palier le manque d'hébergement, des centaines de migrants sont actuellement logés dans des complexes touristiques ou des bateaux amarrés au port. Le système est totalement désorganisé."

 

Et aussi