Des garde-côtes chypriotes transportant des migrants refoulés depuis un bateau en provenance du Liban, le 14 janvier 2020. Crédit : Reuters
Des garde-côtes chypriotes transportant des migrants refoulés depuis un bateau en provenance du Liban, le 14 janvier 2020. Crédit : Reuters

Les autorités chypriotes ont refoulé environ 200 migrants arrivant du Liban, à bord de plusieurs embarcations, plus tôt ce mois-ci, a déclaré mardi Human Rights Watch, s'appuyant sur plusieurs témoignages édifiants. Ceux-ci font notamment état de l'impossibilité pour les exilés de demander l'asile mais aussi de violences policières et de tactiques coercitives afin de les renvoyer vers le Liban.

Refoulements brutaux, impossibilité de demander l'asile et violences policières en mer : comme en Grèce ou en Croatie, les autorités chypriotes sont accusées de pratiquer des "pushbacks" d'exilés cherchant à rejoindre les côtes européennes pour y demander l'asile. Il s'agit de refoulements illégaux de migrants par la police, sans qu'ils n'aient pu exercer leur droit à demander l'asile. 

Selon une enquête effectuée par Human Rights Watch (HRW) et rendue publique mardi 29 septembre, environ 200 migrants répartis sur sept embarcations de fortune ont ainsi été victimes de "pushbacks" par les officiers de police de la marine chypriote entre le 29 août et le 7 septembre. Tous étaient partis de Tripoli, au Liban, situé juste en face de Chypre, et se sont vus refuser le dépôt de leur demande d'asile, parfois dans la violence. 

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Un décompte des refoulements et des arrivées de bateaux compilé par l'ONG locale Kisa, sur la base des statistiques de la police chypriote, indique qu'au cours des huit premiers mois et demi de 2020, les autorités ont rencontré 779 personnes sur des bateaux cherchant à entrer clandestinement à Chypre. Parmi elles, 431 ont été comptabilisées sur six bateaux lors des six premiers mois, puis 348 autres se trouvaient sur 11 bateaux entre la fin août et la mi-septembre.

La quinzaine de témoignages recueillis par HRW font état de menaces armées et de coups portés sur des migrants menottés qui refusaient de rebrousser chemin. Ils rapportent également que les navires de la garde-côtière ont tenté de faire chavirer les embarcations des migrants en les encerclant à grande vitesse. Au moins un canot de migrants aurait aussi été abandonné en pleine mer, sans nourriture ni carburant. "Ils ont finalement été repérés par des pêcheurs libanais qui ont appelé les garde-côtes libanais pour qu'ils leur portent secours, après six jours à dériver en mer", affirme HRW dans son enquête.

"Battu, menotté, j'ai perdu conscience"

À 47 ans, Bassem, l'un des témoins cités par HRW, est encore traumatisé par son expérience, le 6 septembre dernier. Il raconte avoir crié aux garde-côtes chypriotes d'arrêter le navire sur lequel il avait été transféré après avoir vu un couple de migrants se jeter par dessus bord car ils refusaient d'être ramenés au Liban. "Je leur ai crié de secourir cet homme et cette femme qui s'étaient jetés à l'eau, mais ils ont commencé à me battre, à me frapper avec des tasers et à me menotter", se souvient-il. "J'ai perdu conscience et fait une sorte d'attaque avec de la mousse blanche qui sortait de ma bouche. Aujourd'hui, j'ai encore des douleurs et du mal à bouger mes doigts."

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HRW appelle les autorités judiciaires du pays à ouvrir une enquête et à poursuivre les responsables présumés de ces actes. L'ONG exhorte également la Commission européenne à faire respecter les droits des migrants et des demandeurs d'asile en obligeant Chypre à cesser la pratique des "pushbacks". 

"Si les gens risquent leur vie et celle de leurs enfants en fuyant le Liban par bateau c'est qu'ils sont vraiment désespérés. Ils ont le droit de voir leurs demandes de protection internationale examinées", rappelle Bill Frelick, responsable de Human Rights Watch.

Discussions entre Chypre et le Liban pour renvoyer les migrants légalement

Contactées par l'agence de presse AP, les autorités chypriotes n'ont pas, pour l'heure, commenté ces allégations de refoulements violents. Le ministre de l'Intérieur, Nicos Nouris, a toutefois déclaré plus tôt ce mois-ci que son gouvernement était en train de se coordonner avec les autorités libanaises afin de renvoyer les migrants en provenance du pays du Cèdre, tout en respectant le droit international. Le ministre a aussi expliqué que l'île n'était plus en capacité d'accueillir de nouveaux demandeurs d'asile.

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Chypre, qui fait face à un afflux de migrants, a vu son système de demandes d'asile être saturé ces dernières années. Avec une population de moins d'un million de personnes, cette petite île, membre de l'Union européenne depuis 2004, détient la plus grande proportion de migrants par habitant en Europe, martèle le ministère de l'Intérieur. 

Environ trois migrants sur quatre accueillis à Chypre arrivent via la partie nord du territoire sous occupation turque, avant de traverser une zone tampon contrôlée par les Nations unies pour entrer dans la partie sud reconnue par la communauté internationale.

 

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