Un gymnase parisien, dans lequel intervenait MSF entre mars et juin 2020, durant l’épidémie de COVID-19. Credit : Agnes Varraine-Leca/MSF
Un gymnase parisien, dans lequel intervenait MSF entre mars et juin 2020, durant l’épidémie de COVID-19. Credit : Agnes Varraine-Leca/MSF

Une étude publiée par MSF démontre un taux de contamination au Covid-19 très élevé parmi les grands précaires, et notamment les migrants, dans des centres d'hébergement et foyers de travailleurs d'Ile-de-France. Parmi plusieurs recommandations, l'ONG préconise l'arrêt des hébergements en gymnases.

C'est un constat édifiant : en Ile-de-France, plus d'une personne en grande précarité sur deux, a été infectée au Covid-19 entre le début de la pandémie et le mois de juillet. Ces données résultent d'une étude et de tests menés par Médecins sans frontières (MSF) et le centre d'épidémiologie Epicentre auprès de ces populations - 818 personnes, dont 90% d'étrangers - entre le 23 juin et le 2 juillet.

Décrite comme la toute première du genre en France et en Europe, l'étude révèle de fortes disparités selon les types de sites sur lesquels les personnes ont été testées : la prévalence s'élève à 50,5% dans les 10 centres d'hébergement (gymnases, hôtels...) pris en compte; à 27,8% sur les sites de distribution alimentaire et caracole à 88,7% dans les deux foyers de travailleurs migrants de Seine-Saint-Denis ciblés dans l'étude. 

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À titre de comparaison, cette prévalence, au niveau national, était à 8% en fin de semaine dernière, et autour de 12% à Paris, selon Santé publique France. "Ces chiffres-là, ces proportions-là, on ne les retrouve qu'en Inde, dans les bidonvilles du Brésil... et encore, on est plutôt à 40, 50%", s'est alarmé Thomas Roederer, épidémiologiste chez Epicentre.

Corinne Torre, cheffe de la mission France chez MSF, revient sur les détails de cette étude, dont les conclusions ne viennent que confirmer des craintes.

InfoMigrants : Que nous apprend cette étude?

Corinne Torre : Les chiffres sont clairs : plus il y a une densité d'habitants, plus les gestes barrières sont difficiles à appliquer, et plus la prévalence est forte. C'est vraiment une question de promiscuité. Les foyers de travailleurs migrants sont les lieux avec le plus fort taux de contamination et ce n'est pas étonnant : nous savons que les personnes peuvent être quatre ou cinq par chambres. Ce sont par ailleurs des personnes qui continuaient pour beaucoup à travailler pendant le confinement [livreurs Deliveroo, chauffeurs Uber, etc... NDLR]. Les personnes dans des foyers peuvent également être plus âgées que dans d'autres types d'hébergement, plus de 50 ans et elles peuvent avoir des comorbidités importantes. Il faut faire de la sensibilisation et faire réaliser aux personnes elles-mêmes qu'il vaut mieux qu'elles soient isolées.

Mais il y a aussi un gros problème en ce qui concerne les centres réquisitionnés pour ces populations précaires. Les mises à l'abri, telles qu'elles sont pratiquées, ont créé des clusters. Dans les centres, les hôtels, les personnes prennent les repas toutes ensemble, les hébergés ne sont pas répartis dans les chambres en fonction de leurs facteurs de vulnérabilité, la distanciation n'est pas respectée… Quant aux gymnases, il faudrait tout simplement que l'on cesse de pratiquer les hébergements dans ce type de structures. Or, cela continue encore aujourd'hui.

IM : Certaines de ces personnes ont donc été contaminées dans les lieux où elles avaient été "mises à l'abri" par les autorités. N'est-ce pas paradoxal ?

CT : Il n'y a eu aucune cohérence par rapport à la pandémie. Mettre à l'abri n'est pas suffisant, il faut aussi effectuer un suivi médical, organiser un accompagnement social pour faire respecter les distanciations, informer les gens. Nous avons vu des gymnases avec 100 lits où personne n'était dédié à la prise en charge des hébergés : seuls deux employés, en charge de la surveillance, étaient présents sur les lieux. C'est donc inadapté et, forcément, cela devient des clusters.

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IM : Ces cas de contamination ont-ils été graves ?

CT : C'est pour l'instant très difficile à savoir. Nous ne disposons d'aucun élément pour déterminer le nombre de précaires qui ont été hospitalisés voire même qui sont décédés du virus. Il n'y a tout simplement pas de données disponibles là-dessus, tout comme nous n'avons pas de chiffres concernant les populations des squats et bidonvilles. Il est nécessaire de mener d'autres études.

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De plus, il est important de comprendre que ce sujet est délicat à aborder avec les populations concernées. Durant le confinement, beaucoup refusaient d'être prélevés par peur d'être diagnostiqués positifs. Ils craignaient d'être envoyés en centres de "desserrement" [aussi appelés "centres Covid", NDR] et de perdre leur place dans les structures d'hébergement (alors que cela n'aurait pas été le cas). Ces personnes redoutaient aussi d'être stigmatisées si elles étaient malades et d'être ensuite rejetées par les autres. Ces craintes sont toujours présentes mais à MSF, pour mener cette étude, nous avons pris le temps, une fois la période de confinement terminée, de bien expliquer notre démarche aux personnes interrogées pour les convaincre de faire le test.

IM : Cette forte contamination n'est pas une surprise. En avril déjà, MSF avait confié à InfoMigrants que la propagation dans ces structures d'hébergement collectif était ''presque inévitable". Avez-vous le sentiment de ne pas être entendus ?

CT : Oui et c'est la raison pour laquelle nous tenions à faire cette étude. Nous avions des craintes en avril, eh bien maintenant voilà le constat. Nous voulions sortir des données médicales pour permettre de faire évoluer une prochaine prise en charge. Ce serait aberrant que personne ne prenne en compte ces résultats, car si on continue à gérer les choses comme cela, la pandémie risque de continuer.

 

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