Géraud Bosman/RFI | Narciso Contreras.
Géraud Bosman/RFI | Narciso Contreras.

Photojournaliste d'origine mexicaine, Narciso Contreras expose à Bayeux (Calvados) dans le cadre du prix des correspondants de guerre. En s'appuyant sur l'une de ses photos, il détaille le contexte de son travail en Libye.

Narciso Contreras a couvert plusieurs conflits et leurs conséquences humanitaires, notamment en Syrie et au Yémen. Auréolé de la bourse de la fondation Carmignac, il séjourne en Libye entre février et juin 2016. Il documente alors la réalité des trafics d'êtres humains dans les centres aux mains de milices, loin de la capitale. Ses images nourrissent l'exposition collective "Libye : point de bascule" organisée à Bayeux.

"L'homme allongé par terre s'appelle Ibrahim Mussa. Nous sommes dans le centre de détention de la ville de Sorman, à l'ouest de Tripoli, en mai 2016. Il se tord de douleur parce qu'il a un cancer de l'estomac, au stade terminal. En plus, il n'a pas mangé les jours qui ont précédé cette photo. Son ami tente de l'aider à se relever, mais sa douleur est trop forte. Personne ne semblait pouvoir faire quoi que ce soit pour l'aider. Ils sont restés là jusqu'à ce qu'on les ramène à un bus avec un groupe et qu'ils soient emmenés quelque part, je ne sais pas où, même si j'ai bien posé la question. Cette image décrit à mon sens parfaitement les conditions dans lesquelles vivent les millions de migrants en Libye et les demandeurs d'asile, notamment ceux qui sont malades.

J'avais un droit d'accès de quinze minutes, et la première scène dont je suis témoin est celle de ces deux jeunes Africains. En réalité, le moment le plus critique de cette scène, je n'ai pas eu le droit de le photographier. Car il y avait des cadavres dans ce coin du camp où ils se trouvaient.

Ensuite, je suis entré dans l'enceinte principale de ce qui était une énorme usine désaffectée : des milliers de migrants y étaient enfermés. Parmi eux, des malades, sans accès aux soins. Je me suis entretenu avec quelques-uns. Puis les gardes libyens m'ont reconduit. Tout s'est passé très vite.

Rentrer dans ce genre d'endroit, administré par une milice libyenne et loin de la surveillance des autorités de Tripoli, est extrêmement difficile. Cela demande beaucoup de temps, des mois, et plusieurs séjours en Libye pour les atteindre. J'ai pu pénétrer dans ce camp par l'intermédiaire de différents contacts, notamment un collègue à Zawiya, qui avait un gros réseau. Il m'a aidé à rentrer en contact avec le commandant en charge de différents lieux de détention. Il a fallu suivre une sorte de protocole, que je m'entretienne avec le responsable de ce camp pour qu'il me connaisse. Ils m'ont accordé le droit d'interviewer deux détenus qui était en fait deux esclaves qui travaillaient pour le commandant. Je n'ai pu prendre ni notes, ni enregistrement, ni photos. Juste leur parler. Donc je n'ai pas pu inclure cet épisode dans ce projet photo.

Autre scène vécue : je rencontre un homme dans la vieille ville de Tripoli, qui est un énorme point de regroupement pour les migrants, clandestins ou non. Il est au téléphone avec un ami ou l'un de ses frères en détention dans un centre. Le commandant lui demande d'apporter de l'argent comme condition de sa libération. C'est un témoignage en direct et une preuve d'extorsion de fonds pour libérer un homme. J'ai collecté plusieurs témoignages de la sorte. C'est du trafic d'êtres humains.

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Banni de Libye

J'ai commencé par couvrir la crise des migrants en 2014. J'ai alors réalisé l'étendue du problème : la spécificité de ce conflit, au-delà de la question des migrants, c'est qu'il s'agit également d'un business très lucratif. J'ai donc eu l'envie d'aller plus loin avec un projet à long terme. Nous avons réussi à sortir des preuves de l'existence de trafic et de l'esclavage d'êtres humains et d'une petite partie de cette gigantesque situation dans laquelle des milliers et milliers de gens sont piégés [la diffusion de l'enquête choc de CNN en novembre 2017 sur les marchés d'esclaves a eu un retentissement mondial, mais le phénomène était déjà vu et dénoncé depuis plusieurs années par journalistes et humanitaires sur place, ndlr]

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Depuis ce travail, je n'ai plus le droit de revenir en Libye. J'ai essayé plein de fois, j'ai parlé au ministère de l'Intérieur, à celui de la Communication, rien à faire, je suis black-listé. Les autorités libyennes étaient très remontées contre moi après ce reportage. En établissant que les milices au pouvoir sont impliquées dans le trafic de migrants, j'ai mis au jour quelque chose que Tripoli essayait de cacher et ils se sont sentis menacés. Ce reportage m'a rendu trop visible alors qu'il est préférable de faire profil bas pour pouvoir continuer à travailler. J'aurais même préféré le faire de manière anonyme, mais d'un point de vue déontologique, c'est impossible, il faut un nom associé à ce travail. J'enrage car il y aurait beaucoup à dire sur ce qui continue de se passer là-bas, sur les marchés d'esclaves, aujourd'hui connus de tout le monde

Et c'est d'ailleurs la seconde partie de l'histoire que j'aimerais raconter : ce marché est lié à un plus vaste réseau qui opère des pays sub-sahariens à l'Europe, via la Libye. Ce commandant que j'ai rencontré sur la côte ouest m'a parlé d'un bateau de 500 places conduit par des trafiquants italiens venu d'Italie acheter des migrants pour les ramener. Comment a-t-il pu parvenir jusque-là ? Aucune idée. Il y a un trou noir [de l'information, ndlr] dans les eaux libyennes contrôlées par les milices. Et dans la foulée des révélations sur les marchés d'esclaves en Libye, de nombreuses autres ont fait état de situations d'esclavage autour de centres de détentions en Italie, notamment dans le secteur agricole".

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Texte initialement publié sur : RFI

 

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