L'un des ferries de quarantaine au large du port d'Augusta en Sicile | Photo : Elisabetta Baracchi / ANSA
L'un des ferries de quarantaine au large du port d'Augusta en Sicile | Photo : Elisabetta Baracchi / ANSA

De nombreux demandeurs d’asile testés positifs au coronavirus dans des structures d’accueil italiennes racontent avoir été envoyés sur des ferries pour y être placés en quarantaine. L’association italienne ARCI se dit "profondément inquiète".

Depuis le début des mesures de restrictions imposées pour lutter contre le coronavirus, l’Italie place régulièrement les nouveaux demandeurs d’asile qui viennent d’arriver en quarantaine sur des ferries mouillant au large de plusieurs ports dans le sud du pays. 

Selon la ARCI (Associazione Ricreativa Culturale Italiana), la plus grande association italienne à ne pas être liée à l’Eglise catholique, cinq de ces ferries seraient actuellement en opération. Le nombre de personnes à bord est inconnu, les autorités se refusant de publier ces chiffres. 

Désormais, il semble que tous les migrants et demandeurs d’asile se trouvant sur ces ferries ne sont pas de nouveaux arrivants. Au contraire, certains vivaient déjà depuis plusieurs mois ou même plusieurs années dans des centres d’accueil en Italie. Beaucoup d’entre eux attendent la réponse à leur demande d’asile. Pour l’ARCI, ces personnes ont un droit à être placées dans un centre d’hébergement sur la terre ferme. 

Une vidéo dénonce les conditions à bord

La semaine dernière, l’ARCI a reçu une vidéo d’un demandeur d’asile qui affirme avoir été résident dans un centre d’accueil d’urgence (CAS) à Rome lorsqu’il a été testé positif au coronavirus. Selon ARCI, cet homme se trouve en Italie "depuis des années".

Il explique ne pas avoir vu la preuve de sa positivité. Malgré tout, les autorités l’ont emmené "avec huit autres personnes de Rome vers Palerme", dans le sud de l’Italie. Là bas, le groupe a été prié d’embarquer sur le ferry GNV Rhapsody, avant que celui-ci ne prenne la mer pour rejoindre le port de Bari, toujours dans le sud.

Le ferry GNV Rhapsody, où 868 migrants étaient en quarantaine lorsque cette photo a été prise | Photo : ANSA/Elio Desiderio
Le ferry GNV Rhapsody, où 868 migrants étaient en quarantaine lorsque cette photo a été prise | Photo : ANSA/Elio Desiderio

Filippo Miraglia, responsable des questions migratoires à l’ARCI, a confié à InfoMigrants que l’homme a été une nouvelle fois testé positif à bord du ferry et devra y rester pour au moins une semaine. 

"Pas un cas isolé"

"Ce n’est pas un cas isolé", assure Filippo Miraglia. "A l’ARCI nous suivons plusieurs autres cas. Nous avons déjà trouvé le cas d’une famille qui a été transférée d’un centre d’accueil à Crotone, en Calabre, vers un bateau de quarantaine. Nous avons lu dans des journaux locaux en Calabre que d’autres personnes de ces centres d’accueil d’urgence gérés par la préfecture de police ont été testées positives au coronavirus et ont été transférés vers ces bateaux."

Dans la vidéo reçue par l’association, le demandeur d’asile filme la vue depuis son hublot sur le ferry. Deux bébés sont également présents dans la cabine que l’homme partage avec une autre personne également testée positive au coronavirus. "Ils n’ont pas changé nos draps depuis neufs jours", affirme l’homme. Cela fait aussi neuf jours qu’il porte le même masque de protection jetable. 

"Privés de liberté"

L’ARCI estime que ces demandeurs d’asile sont retenus dans des conditions "inadéquates" et sont privés de leur liberté puisqu’ils ne peuvent quitter le ferry.

"Bonjour tout le monde", dit l’homme dans la vidéo, sans montrer son visage. "Je veux faire cette vidéo pour les journalistes italiens et les personnes qui s’occupent des droits humains pour qu’ils m’entendent et nous aident, nous les immigrants." 

Il explique avoir été résident à la "Casa Mentuccia", un CAS à Rome. Les autorités seraient venues un 26 septembre pour tester les résidents. Le jour d’après, elles lui on fait savoir qu’il est positif au coronavirus, avant d’être conduit quelques jours plus tard à Palerme. 

L’homme assure ne pas avoir reçu de "médicaments" et n’a pas pu voir de médecin. Il dit aussi que toutes les fenêtres sur le bateau sont bloquées et qu’il est impossible de les ouvrir. "Publiez la vidéo pour que les dirigeants italiens puissent voir ce qui se passe et se battre pour les droits des migrants", lance le demandeur d’asile, concluant que la situation "n’est pas bonne".

Une capture d’écran de la vidéo de l’ARCI dans laquelle le demandeurs d’asile montre son masque qui n’a pas été changé depuis neuf jours. | Source : capture d’écran
Une capture d’écran de la vidéo de l’ARCI dans laquelle le demandeurs d’asile montre son masque qui n’a pas été changé depuis neuf jours. | Source : capture d’écran

"Cela n’a aucun sens"

"Pourquoi ces personnes ne sont-elles pas placées en quarantaine dans une maison normale comme tout le monde?" demande l’ARCI dans une publication sur Facebook. "Dépenser de l’argent public pour louer un ferry, puis transférer des personnes de Rome à Palerme pour les garder enfermées au nom de la santé publique n’a aucun sens."

L’association s’interroge pourquoi un demandeurs d’asile ou un réfugié positif au coronavirus est considéré comme plus dangereux que tout autre jeune Italien testé positif. Pour l’ARCI, placer certaines personnes en quarantaine sur des ferries peut contribuer à soutenir le préjugé selon lequel les étrangers sont des importateurs de maladies et "des dangers pour notre sécurité". 

De Rome en Sicile puis chemin inverse

Dans un autre cas, Filippo Miraglia raconte l’histoire d’un groupe de jeunes hommes également testés positifs et résidents dans un centre d’accueil d’urgence à Rome. 

Le groupe est d’abord isolé pendant une semaine dans le centre, avant d’être transféré sur un ferry. 

A la fin de leur quarantaine sur le bateau, désormais négatif au coronavirus, les groupe est prié de débarquer à Trapani, en Sicile. De là, avec des papiers de la préfecture de police de Sicile, un bus les emmène en Campanie, la région entre Rome et la Calabre. Après une nuit dans un centre d’accueil, un train leur permet de rejoindre Rome.

Une fois de retour dans la capitale italienne, c’était la semaine dernière, ils tentent de retourner dans leur centre d’accueil. 

Celui refuse de reprendre le groupe. "Ils avaient déjà été rayés de leur liste lorsque le groupe a été envoyé en Sicile, explique Filippo Miraglia. Alors ils ont dormi dans la rue pendant deux nuits". 

Selon l’ARCI, les centres ne sont pas entièrement occupés, beaucoup ont encore des lits pour héberger ces migrants, voire même pour servir de lieu de quarantaine. Mais la peur du virus est forte en Italie, et lorsque des migrants testés positifs arrivent dans une localité, des habitants protestent et expriment leurs craintes.

Le 12 octobre, le groupe d’hommes se présente à la préfecture de police de Rome, afin d’être réadmis dans un centre d’accueil. Au lieu de cela, raconte Filippo Miraglia, ils n’obtiendront qu’un énième tampon sur leurs documents leur disant de "partir".

Pour le responsable de l’ARCI, les autorités leur ont ainsi refusé l’accès à un système d’accueil auquel ils ont droit en tant que demandeurs d’asile.

Certaines personnes de ce groupe se trouvent en Italie depuis des années, d’autres depuis plusieurs mois. Tous attendent la réponse finale à leur recours en justice. Pour la plupart, la demande d’asile a en effet été refusée en première instance.

"Personne ne devrait être enfermé comme un prisonnier"

"Ces gens ont été forcés à embarquer sur ces bateaux, sans explications", note Filippo Miraglia. Il reconnait qu’une quarantaine est obligatoire en cas de positivité au virus, mais "personne ne devrait être enfermé comme un prisonnier pour cette raison".

La ministre de l’Intérieur Luciana Lamorgese à Cernobbio, le 6 septembre 2020 | Photo : ANSA/Marco Ottico
La ministre de l’Intérieur Luciana Lamorgese à Cernobbio, le 6 septembre 2020 | Photo : ANSA/Marco Ottico

La ministre italienne de l’Intérieur Luciana Lamorgese affirme que le gouvernement est contraint d’adopter ces mesures parce qu’il n’existe pas d’autre lieu que ces bateaux pour les mises en quarantaine. Selon Filippo Miraglia, ce n’est pas vraiment le cas. Pour lui, les lieux existent mais personne ne veut de ces migrants chez lui. 


Traduction : Marco Wolter

 

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