En Algérie, plusieurs personnes ont alerté la rédaction des Observateurs de France 24 sur de nouvelles arrestations à Oran et des opérations de "refoulement" vers le Niger. Crédit : DR
En Algérie, plusieurs personnes ont alerté la rédaction des Observateurs de France 24 sur de nouvelles arrestations à Oran et des opérations de "refoulement" vers le Niger. Crédit : DR

Depuis début septembre à Oran, dans le nord-ouest de l’Algérie, plusieurs personnes soupçonnées de résider et de travailler de manière illégale sur le territoire algérien ont été arrêtées et placées dans un centre de "refoulement", dans des conditions précaires. Quelle que soit leur nationalité, ces personnes sont ensuite acheminées dans le désert, au niveau de la frontière nigérienne.

"C'est vrai qu'ici on est des immigrants, mais on a des droits et des devoirs (...). Voilà les conditions dans lesquelles nous dormons ! On ne parvient pas à dormir. La maladie à corona... Regardez comment on vit en Algérie !" Dans une vidéo envoyée à la rédaction des Observateurs de France 24, un homme montre l’endroit dans lequel il se trouve avec une cinquantaine d’autres personnes. Au sol, seuls des matelas en mousse leur permettent de s’assoir ou de dormir, dans la promiscuité.

"Nous avions à manger une fois par jour"

Ces images ont été tournées la semaine du 5 octobre par Paul (pseudonyme), un Camerounais vivant en Algérie depuis trois ans, dans le centre de "refoulement" d'Oran :

"J’allais faire une course et des gendarmes m’ont menotté et mis dans leur fourgonnette. Dans le centre, nous avions à manger une fois par jour, les toilettes étaient sales, ça sentait les urines. Il y avait des malades. Ils nous ont dit qu'on allait au Niger. Heureusement, une nuit, j’ai réussi à m’évader. Je suis venu en Algérie pour travailler. Mais ici, je n'ai pas de passeport, pas de papiers, je vis dans un chantier et je suis obligé d'éviter la police."

"On ne sort pas, on s'envoie des messages et on attend"

Plusieurs images relayées dans des groupes WhatsApp témoignent d’arrestations sur les chantiers d’Oran. Chaque fois, les personnes arrêtées sont placées en rétention, puis acheminées par bus ou par camion à la frontière avec le Niger, en plein désert. Jacques (pseudonyme), également Camerounais, vit depuis huit ans en Algérie : "Le 7 octobre, les policiers se sont rendus à mon domicile, à Oran. Mais j’ai des papiers et la personne avec moi aussi. Ils nous ont laissés. Puis ils sont allés chez la voisine qui avait perdu son papier. Elle n’a pas eu le temps de chercher, ils l’ont emmenée. Elle se trouve dans le désert [à la frontière, NDLR] maintenant. Avec ou sans papiers, parfois les policiers ne font pas la différence."

"Il n’y a pas de rapatriements vers les pays d’origine pour les Camerounais, les Maliens, etc. Les autorités se contentent de les amener au désert. Mais pourquoi ils iraient au Niger ? Ou retourneraient au bled ? Ici, en Algérie, ils ont leur vie, un travail. Alors ils payent des transports clandestins à des prix exorbitants pour remonter vers les villes algériennes."

"Quand il y a ces vagues d’arrestations, c’est la psychose. Les autorités savent tout. Où travaillent les 'Blacks', où vivent les 'Blacks'. Du coup, on ne sort pas, on s’envoie des messages sur WhatsApp pour savoir comment ça se passe dehors, et on attend. Nous sommes habitués. C'est toujours la même histoire."

Un autre homme, Soufiane (pseudonyme), qui n’a pas précisé sa nationalité, a contacté la rédaction des Observateurs le 12 octobre depuis le centre de refoulement d’Oran. Quelques jours plus tard, il a été emmené au niveau de la frontière algéro-nigérienne et a envoyé une vidéo montrant plusieurs hommes dans le désert. Il dit être à Tamanrasset, sans nourriture et sans moyen de "remonter vers Oran".

Captures d’écran de la vidéo envoyée par l’un de nos Observateurs, acheminé jusqu’à la frontière nigérienne, dans le désert. Crédit : DR
Captures d’écran de la vidéo envoyée par l’un de nos Observateurs, acheminé jusqu’à la frontière nigérienne, dans le désert. Crédit : DR

Des arrestations similaires déjà documentées depuis 2016

Ces dernières semaines, des opérations d’arrestation de migrants ont été observées à Oran mais également à Tlemcen, Alger, Blida, Boumerdès, Tipaza, Zeralda, Sétif et Annaba, comme le précise un rapport d’Human Rights Watch (HRW) daté du 9 octobre. Les migrants sont appréhendés chez eux, dans les rues, ou sur leur lieu de travail.

HRW estime que l'Algérie a ainsi expulsé plus de 3 400 migrants d'au moins 20 nationalités différentes vers le Niger, dont 430 enfants et 240 femmes, depuis le début du mois de septembre. Selon l'ONG, cela porte le nombre d’expulsions sommaires vers le Niger à plus de 16 000 en 2020, dont un peu plus de la moitié concernent des Nigériens.

Entre 2016 et 2018, la rédaction des Observateurs de France 24 a documenté plusieurs vagues d’arrestations similaires visant des ressortissants d'Afrique de l'Ouest et centrale.

Fouad Hassam, militant au sein de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l'Homme (LADDH) explique que ces expulsions s'étaient arrêtées en 2019 avec le mouvement de protestation du Hirak, puis avec la pandémie de Covid-19 en 2020. "Mais maintenant, ils peuvent se justifier car ils disent que le Covid-19 régresse dans le pays", explique-t-il.

Il s'inquiète que ces opérations se fassent désormais dans l'indifférence générale : "En 2018, les ONG ont pu suivre et réagir aux 'rafles', contrairement à ce qui se passe maintenant. Personne ne dénonce ce qu'il se passe."

Des convois "officiels" et "non officiels"

Moctar Dan Yaye, responsable de la communication et des relations publiques d’Alarm Phone Sahara, une organisation qui vient en aide aux migrants se trouvant dans le désert, alerte également sur le danger de ces renvois pour les migrants, qui pour certains se perdent dans le désert : "Il y a les convois 'officiels', ceux qui transportent les Nigériens, et des 'non officiels', qui transportent les autres migrants. Ces derniers sont 'déversés' au niveau du 'point zéro' dans le désert. Souvent, ils y sont amenés en soirée ou tôt le matin. Ils peuvent alors apercevoir une lumière au loin : c'est la première bourgade nigérienne, Assamaka. C'est là qu'ils doivent aller. Ils pourront y trouver une délégation de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui organise des retours volontaires."

"Certains refusent de s'y rendre et tentent de repartir en Algérie. Dans les deux cas, que ce soit pour aller vers Assamaka ou retourner en Algérie, il arrive que des gens se perdent. C'est pourquoi nous faisons des patrouilles. En janvier, à Assamaka, j’ai vu la tombe d'un migrant : on ne sait pas quand il est mort. Il est impossible d'avoir des statistiques sur le nombre de personnes qui seraient mortes en se perdant dans le désert."

Le 1er octobre, le ministre algérien de l'Intérieur, Kamel Beldjoud, a annoncé l'adoption d'une nouvelle "stratégie nationale" pour la lutte contre la migration clandestine "dans le strict respect des conventions et traités internationaux signés par l’Algérie, notamment en ce qui concerne le respect des droits de l’Homme et de la dignité des migrants".

L'Algérie travaille avec l’OIM et assure, selon le ministre, "toutes les conditions propices" aux opérations de rapatriement. Il cite notamment "la création de centres d'hébergement, la restauration, le transport et la prise en charge médicale".

Un accord entre le Niger et l'Algérie régit l'expulsion des ressortissants nigériens en Algérie depuis 2014. Mais il ne concerne pas les renvois de groupes mixtes, comprenant des migrants de différents pays d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale. En 2018, le Niger avait demandé, en vain, à l'Algérie de mettre fin à ces renvois de ressortissants non nigériens.

 

Et aussi