Près du village de Skala Sikamias, ce groupe vient de traverser la mer Egée pour arriver sur l’île de Lesbos, mars 2020 | Photo: REUTERS/Alkis Konstantinidis
Près du village de Skala Sikamias, ce groupe vient de traverser la mer Egée pour arriver sur l’île de Lesbos, mars 2020 | Photo: REUTERS/Alkis Konstantinidis

Dans une interview à InfoMigrants, Notis Mitarakis, ministre grec des Migrations, confirme la volonté d’Athènes de durcir la politique migratoire du pays. En revanche, il réfute les accusations selon lesquelles les autorités grecques repousseraient des migrants en mer Egée.

Marion MacGregor, InfoMigrants : Quel rôle a joué l’armée grecque dans l’approvisionnement en nourriture et dans l’assistance médicale pour les demandeurs d’asile à Lesbos ? 

Notis Mitarakis, ministre grec de la Migration et de l’asile : Quand il y a eu l’incendie à Lesbos, nous avons réussi à maintenir la chaîne d’approvisionnement de nourriture, d’eau et de médicaments, même pendant les quatre jours pendant lesquels les gens ont du dormir dans la rue avant de pouvoir être relogés dans le nouveau camp. Malheureusement, le camp a été réduit en cendres par des personnes y résidant. La police a arrêté six résidents du camp pour avoir causé les incendies mettant en danger des milliers de vies.

Je pense qu’il est important de noter que lorsque des individus viennent dans notre pays pour y demander l’asile, ils doivent respecter le pays dans lequel ils se trouvent, ils doivent respecter nos lois et nos règlements.

Je tiens à souligner que c’est la première fois dans l’histoire qu’un nouveau camp pour accueillir 10.000 personnes a été monté en partant de zéro en l’espace de seulement quatre jours. Je pense qu’il est important de souligner que l’évacuation s’est déroulée sans faire de victimes ou de blessés. 


Le nouveau camp de Lesbos n’offre pas suffisamment de protection contre les conditions météorologiques en hiver. Nous l’avons constaté après les premières pluies cet automne. Aussi, il n’y a toujours pas suffisamment de toilettes et de douches. Nous sommes en pleine pandémie, ce qui rend l’hygiène plus importante que jamais. Quand allez-vous vous occuper de ces problèmes ? 

Selon les standards internationaux pour un camp temporaire, nous avons assez de toilettes. Nous avons des douches qui fonctionnent. L’Union européenne est entrain de valider le contrat pour des investissements supplémentaires dans le programme WASH (eau et assainissement, ndlr). Nous avons validé le contrat pour des travaux anti-inondation additionnels.. 

Vous devez comprendre que lorsque des gens incendient un camp, il n’existe pas de camp de secours. Aucun pays ne construit des camps de secours de cette taille. Je pense que la capacité à avoir monté le nouveau camp en quelques jours est admirable. La capacité à monter un camp opérationnel en deux mois est une tentative réussie du gouvernement grec et des organisations internationales à surmonter cette crise. Certaines personnes ont causé l’incendie en pensant qu’elles seraient directement transférées vers d’autres pays de l’Union européenne. Manifestement, cela n’a pas fonctionné. 

Après l’incendie de Moria, des milliers de personnes ont dû dormir le long des routes et sur des parkings de supermarché.  | Photo : Medhi Chebil / InfoMigrants
Après l’incendie de Moria, des milliers de personnes ont dû dormir le long des routes et sur des parkings de supermarché. | Photo : Medhi Chebil / InfoMigrants

Dans les camps et dans le parc Victoria Square à Athènes, nous avons vu des personnes très malades, dont des enfants. Des médecins nous ont dit que la situation était critique. Qu’allez-vous faire pour améliorer cette situation ?

Il n’y a personne actuellement dans le Victoria Square et il n’y a pas de situations critique. Certaines personnes n’ont pas été en mesure de trouver du travail ou un logement. Ces personnes se sont vues proposer des hébergements temporaires. La Grèce n’a pas de logements sociaux. Cela n’affecte pas seulement les migrants, cela touche toute la population. Nous permettons aux personnes ayant le statut de réfugié de trouver un logement et de faire une demande d’aide pour payer le loyer. Mais elles doivent aussi chercher et trouver un emploi. Nous n’offrons pas d’avantages à vie à des personnes qui ne travaillent pas. 

Cela veut dire que les personnes du Victoria Square ont été relogées dans des camps ?

Certaines personnes ont été relogées dans le camp temporaire. Mais comme je l’ai dit, nous ne proposons pas de logements sociaux. C’est de leur responsabilité de trouver un logement. Nous les soutenons pour le loyer, mais c’est aux réfugiés de prendre l’initiative. 

Quand vous dites que vous les soutenez pour le loyer, parlez-vous du programme HELIOS de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ?

Le projet HELIOS qui est un projet de l’OIM est financé par la Commission européenne. Il propose avec notre accord des allocations au logement pendant 12 mois pour des personnes qui trouvent leur propre logement. Ensuite, il existe 19 centres en Grèce qui proposent une aide pour trouver un bien et un emploi.

Mais le programme HELIOS est débordé et ne peut prendre en charge les dizaines de milliers de personnes qui ont obtenu le droit d’asile en Grèce. 

Le programme HELIOS n’est pas plein, on peut toujours y faire une demande. Mais oui, je pense que c’est une réalité de la vie, nous n’avons pas de capacités illimitées. Mon pays traverse une crise économique. Nous ne pouvons pas proposer davantage. 

Est-ce que les personnes évacuées du Victoria Square vont obtenir un numéro fiscal pour leur permettre d’entrer dans le système ?

Elles peuvent recevoir un numéro fiscal dans la journée, et elles ont un numéro de sécurité sociale. Désormais, nous automatisons les numéros fiscaux pour qu’une personne puisse l’obtenir automatiquement. Mais les personnes qui n’en ont pas peuvent se rendre dans un centre des impôts et en obtenir un dans le journée.

Aussi, pour les personnes qui ne peuvent pas rester Grèce, il existe toujours la possibilité de faire une demande de retour volontaire dans son pays d’origine avec l’aide financière de l’OIM. Certaines personnes ont peut-être pensé arriver en Grèce, trouver une grande maison, un travail à vie et de l’aide illimitée. Mais ce n’est peut-être pas la réalité. Certaines personnes doivent peut-être choisir de repartir. 

Mais étant donné que la Grèce a octroyé un statut de protection à des dizaines de milliers de personnes, cela ne veut-il pas aussi dire que la majorité des arrivants fuient des persécutions et ne peuvent pas retourner dans leur pays d’origine ?

Non. L’Afghanistan par exemple, a un gouvernement et dispose de beaucoup de régions sûres. Des personnes peuvent choisir de retourner dans leur pays, pas nécessairement dans le village dans lequel elles sont nées, mais peut-être dans d’autres parties du pays. Beaucoup de pays ont des problèmes mais pas sur l’ensemble de leur territoire. Et de nombreuses personnes sont passées par des pays de transit sûrs avant d’arriver en Grèce. Nous sommes entrain de revoir notre législations, pour décider si nous allons garantir l’asile à des personnes qui sont arrivées par des pays dans lesquels elles étaient en sécurité. 

Des migrants quittent l’aéroport d’Athènes pour être relogés en Allemagne, 24 juillet 2020 Photo : Reuters/C. Baltas
Des migrants quittent l’aéroport d’Athènes pour être relogés en Allemagne, 24 juillet 2020 Photo : Reuters/C. Baltas

Il y a eu beaucoup de confusion cette année sur le sort des îles grecques. Pouvez-vous nous dire s’il y aura des camps fermés sur Lesbos, Samos et Chios ? 

Il y aura des centres fermés et contrôlés dans tous les camps. Ces camps auront une double clôture et un portail d’entrée sécurisé. Les demandeurs d’asile seront autorisés à entrer et sortir du camp à certaines heures de la journée avec une carte et leurs empreintes digitales. Les camps seront fermés la nuit. C’est une mesure que nous mettons déjà en place dans le camp temporaire de Lesbos. Le camp disposera aussi d’une section fermée pour les personnes qui ont reçu une décision finale et doivent retourner dans leur pays d’origine. 

Du coup, des avocats, des ONG et des journalistes auront l’autorisation d’entrer dans le camp ? 

Il y aura des règles dans les camps. Si vous êtes un avocat, si vous avez un rendez-vous et vous vous enregistrez, et si une personne en particulier vous attend, alors vous serez admis. Si vous êtes une ONG et que vous avez une carte qui vous identifie comme membre de cette ONG, vous pouvez bien évidemment entrer après être passé par l’enregistrement. Enfin, si vous êtes un journaliste et que vous voulez visiter le camp, vous devez nous en informer, nous vous donnerons un pass pour la journée et vous pouvez visiter le camp. Mais personne ne peut entrer et sortir sans être contrôlé, tout comme dans n’importe quel bâtiment de l’Union européenne. 

Pourquoi ce niveau de sécurité est-il nécessaire ? 

Tout d’abord, nous avons connu beaucoup de violence dans les camps. Il est très important de protéger les résidents des camps et de mettre ne place des règles dans une communauté organisée. 

Est-ce que la population locale grecque, notamment les habitants de Chios, commence à être impatiente à cause des tentions sociales crées par la migration ? 

Il y a une certaine fatigue. Nous avons traversé une forte vague de flux migratoires depuis 2015 et l’Europe doit comprendre que cinq îles ont absorbé la plus grande part de la pression ces dernières années, pas seulement pour le compte de la Grèce mais pour tout le continent européen. Et la capacité d’une île de 50.000 habitants à accueillir 5 à 10.000 réfugiés n’est pas évidente, cela se comprend.

Ce n’est facile pour aucune communauté quand vous avez des hôpitaux créés pour les locaux qui voient la population augmenter de 20 à 40%, quand vous avez des écoles construites pour la taille des communautés locales censées supporter deux fois plus d’étudiants.

Comment aller vous résoudre ces antagonismes, cette fatigue dont vous parlez ?

Nous avons pris position en augmentant la protection de notre frontière car nous ne voulons pas être la porte d’entrée des trafiquant et des passeurs pour emmener des personnes en Europe. Ainsi, notre police, notre armée, notre garde-côtière, en accord avec ce que l’on attend d’un pays occidental, protègent nos frontières maritimes et terrestres.

Une vue du ciel de l’ancien camp de Moria sur l’île de Lesbos | Photo : EPA/DIMITRIS TOSIDIS
Une vue du ciel de l’ancien camp de Moria sur l’île de Lesbos | Photo : EPA/DIMITRIS TOSIDIS

Des allégations selon lesquelles les autorités grecques et des membres de Frontex auraient repoussé des migrants sont désormais appuyées par des vidéos, des images satellite et de nombreux témoignages. La Grèce aurait lancé une enquête interne. Continuez-vous à nier que les autorités grecques ont été impliquées ?

J’exclus que les autorités grecques ont été impliquées. Nous avons privé les trafiquant d’environ 100 millions d’euros cette année parce que nous protégeons nos frontières. Il y a beaucoup d’argent à se faire en lançant de la propagande. Il est clair que nous protégeons nos frontières, absolument, mais nous protégeons nos frontières en accord avec les lois internationales et européennes.

En réalité, je pense qu’une lettre de Frontex datée du 27 octobre affirme déjà que la Grèce n’a pas repoussé de migrants. Je suis content qu’une enquête plus approfondie est menée pour que l’on puisse très bientôt en finir avec ce débat.

Toutefois, votre Premier ministre insiste sur le fait que la Turquie est un pays sûr. Est-ce une manière de justifier que des migrants puissent être poussés à retourner sur leur pas ?

Cela change l’approche avec laquelle nous allons regarder les décisions en matière d’asile. Des personnes venues en Grèce depuis un pays sûr pourrait être déboutées. C’est une piste que nous évaluons.

Mais dans quelle mesure la Grèce va prendre ses responsabilités d’examiner une demande d’asile avant de prendre une telle décision ?

Nous allons prendre cette responsabilité, mais la question de savoir si une personne peut déposer une demande d’asile ou non en Grèce est sujette au risques auxquels cette personne est exposée dans le pays voisin. Si quelqu’un vient de l’est et arrive en Turquie, et que cette personne n’est pas en danger en Turquie, elle ne devrait pas déposer une demande d’asile en Grèce.

La Grèce a appelé à la solidarité de la part de ses partenaires de l’Union européenne. Etes-vous satisfait du pacte de l’UE sur la migration ? 

Il reste encore beaucoup de travail à faire. Je pense que c’est une bonne chose que l’accent soit mis sur la protection des frontières et sur les retours. Je pense qu’il est essentiel de faire la différence entre des migrants économiques et des réfugiés dans le cadre des conventions de Genève. Je pense qu’il reste beaucoup de travail en matière de solidarité. Nous ne pouvons attendre de tous les pays en première ligne d’absorber toute la pression des flux migratoires. 


Traduction : Marco Wolter

 

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