Des demandeurs d'asile afghans dans le nord de Paris, en septembre 2020. Crédit : InfoMigrants
Des demandeurs d'asile afghans dans le nord de Paris, en septembre 2020. Crédit : InfoMigrants

En région parisienne, des migrants, qui disent parfois essayer de déposer une demande d'asile depuis des mois, dénoncent les heures passées, en vain, à essayer de joindre la plateforme téléphonique de l'Ofii pour prendre rendez-vous. Selon le centre d'entraide le Cèdre, les prises de rendez-vous sont particulièrement difficiles à obtenir depuis le premier confinement.

"On essaye de vous appeler depuis quatre mois." "On est deux familles avec deux bébés (...) On arrive à avoir personne. Ça nous coûte de l'argent tous les jours. Nous sommes des personnes vulnérables. Il faut que vous décrochiez rapidement." "Cette situation accentue notre vulnérabilité et précarité au point que nous sommes traumatisé·e·s."

Ces témoignages, recueillis entre les mois de juin et de septembre par le Cèdre, centre d'entraide pour les demandeurs d'asile et les réfugiés qui fait partie du Secours catholique, sont ceux de migrants en France qui ne parviennent pas à joindre la plateforme téléphonique de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (Ofii), et qui se disent donc dans l'incapacité d'entamer une procédure de demande d'asile.

En mars dernier, l'accès à la plateforme téléphonique de l'Ofii, qui délivre des rendez-vous, avait été suspendu en région parisienne. Il a été rétabli en mai mais cette reprise "s'est révélée apathique", dénonce le Cèdre, qui tacle "un système désastreux d’enregistrement de la demande d’asile en Île-de-France" dans un communiqué publié le 19 novembre.

"L'Ofii n'est plus une administration, c'est un répondeur"

"La situation n'est jamais revenue comme avant le premier confinement", relève Aurélie Radisson, directrice du Cèdre, jointe par InfoMigrants, précisant que cette situation-là était déjà "largement insuffisante" à l'époque.

En novembre 2019, une lettre rédigée par un groupe de migrants avait déjà été adressée à l'Ofii pour alerter sur ces délais d'attente impossibles, "allant de plusieurs semaines à plusieurs mois", selon Aurélie Radisson. "L'Ofii n'est plus une administration, c'est un répondeur", écrivent les membres du centre dans leur communiqué, rappelant que parvenir à joindre ces services relève d'un "véritable exploit". 

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Le problème est récurrent et bien connu des migrants. Dans le nord de Paris, il est fréquent de voir ceux qui errent à la rue rester pendus au téléphone, écouteurs aux oreilles, dans l'attente d'un éventuel interlocuteur. Fin septembre, un homme afghan vivant dans l'ancien camp de Saint-Denis avait confié à InfoMigrants avoir appelé 175 fois le numéro de l'Ofii en 24 heures pour obtenir un rendez-vous, sans succès.

Un migrant afghan a essayé de joindre la plateforme téléphonique de l'Ofii 175 fois, sans succès. Crédit : InfoMigrants
Un migrant afghan a essayé de joindre la plateforme téléphonique de l'Ofii 175 fois, sans succès. Crédit : InfoMigrants

"Volonté politique"

Au-delà de générer du stress et des coûts financiers - le coût d’un appel à l’Ofii est évalué à environ 6 euros, selon le Gisti (Groupe d'information et de soutien des immigrés) -, le difficile accès à la plateforme téléphonique de l'Ofii a des conséquences sur la situation matérielle des migrants.

"Comme nous n’arrivons pas à vous joindre, nous avons plusieurs problèmes : nous n’avons pas de papier donc nous avons peur de la police (...). Nous n’avons pas d’hébergement et pas accès aux actes médicaux. Nous avons du mal à nous alimenter et nous n’avons pas d’argent", explique un groupe de 15 personnes, citées elles aussi par le Cèdre, après avoir tenté pendant un mois de joindre les services d'immigration.

Une fois une demande d'asile déposée, la personne qui effectue cette démarche peut prétendre à l'ADA (Allocation pour demandeur d'asile), à un hébergement et à la couverture santé CMU-C. "Cette attente retarde tout et en cas de contrôle des forces de l'ordre, ces personnes ne sont absolument pas protégées. Elles peuvent être envoyées en centres de rétention", explique encore Aurélie Radisson. 

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Pour cette dernière, au-delà de la saturation des services, il y aurait une volonté politique derrière cette lenteur. "C'est la même politique que celle qui mène à la dispersion des campements : il s'agit de faire en sorte que la demande d'asile en Île-de-France soit suffisamment difficile pour qu'il y ait une dispersion sur le territoire", fustige-t-elle. "Mais on aurait plutôt intérêt à intégrer ces personnes dans le dispositif et à leur proposer des solutions d'hébergement pour que les campements ne se forment pas."

"Plus d'un demandeur d'asile sur deux en France s'inscrit en Île-de-France"

De son côté, Didier Leschi, le directeur de l'Ofii, contacté par InfoMigrants, conteste en bloc ces accusations. Selon lui, le système n'est pas plus lent qu'avant et les migrants n'ont pas à attendre plusieurs mois pour prendre rendez-vous. 

"35 000 rendez-vous ont été pris par l'Ofii depuis le début de l'année et plus d'un demandeur d'asile sur deux en France s'inscrit en Île-de-France, c'est aussi lié au fait que c'est plus rapide en Île-de-France qu'ailleurs, je suis à peu près certain de ça", affirme-t-il. "En tout cas, dans notre organisation, rien n'a changé. Il y a toujours 12 personnes qui travaillent sur la plateforme."

Les migrants et les organisations qui leur viennent en aide suggèrent pour leur part des améliorations : la mise en place d'un numéro gratuit, la création d'une plateforme Internet pour prendre les rendez-vous, ou encore une augmentation des "quotas quotidiens de rendez-vous à accorder".

 

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