Ismatullah Ahmadzai, un demandeur d'asile afghan âgé de 20 ans, dans le "Paris Event Center" où il a été mis à l'abri. Crédit : InfoMigrants
Ismatullah Ahmadzai, un demandeur d'asile afghan âgé de 20 ans, dans le "Paris Event Center" où il a été mis à l'abri. Crédit : InfoMigrants

À Paris, de jeunes Afghans, anciens occupants du campement de Saint-Denis, ont été mis à l'abri, temporairement, dans une halle d'exposition. Les lieux, chauffés et équipés d'espaces détente avec tables de ping-pong et télévisions, pâtissent toutefois d'un manque de médecins, selon les premiers intéressés.

Certains sont allongés sur des canapés, les yeux rivés sur un écran de télévision branché sur la chaîne afghane Tolo. Une émission comique, dans laquelle un homme déguisé en femme amuse la galerie, est diffusée. "Ils bidouillent des trucs et ils arrivent à capter des chaînes étrangères", explique Justine Porte, coordinatrice d'équipe sociale chez Coallia, l'association qui gère les lieux. D'autres regardent des programmes qui ressemblent à des soap operas sur leur smartphone ou sont absorbés par des jeux vidéo.

Le "salon" de ce petit groupe de téléspectateurs n'a rien de douillet : il est installé au beau milieu d'une halle d'exposition de la Villette, dans le 19ème arrondissement parisien, le "Paris Event Center". Mardi 1er décembre, 419 hommes, principalement des demandeurs d'asile, y étaient hébergés, après avoir, pour la plupart, été évacués du campement de Saint-Denis deux semaines plus tôt. 90% d'entre eux sont des Afghans âgés de 18 à 40 ans mais la majorité ont plutôt la vingtaine. "Ceux qui ont dans les 40 ans se comptent sur les doigts des deux mains", précise Alban Gueniot, responsable chez Coallia.


L'intérieur de la halle d'exposition de la Villette, dans le 19ème arrondissement de Paris, qui abritait 419 migrants, mardi 1er décembre. Crédit : InfoMigrants
L'intérieur de la halle d'exposition de la Villette, dans le 19ème arrondissement de Paris, qui abritait 419 migrants, mardi 1er décembre. Crédit : InfoMigrants


Pour ce jeune public sorti, temporairement du moins, de la rue, Coallia a mis en place à l'aide de financements publics des activités "bien-être" : deux cages de foot ont été installées sur le parvis à l'extérieur "pour l'organisation de tournois" et des tables de ping-pong trônent dans chacun des quatre "espaces détente". "J'appelle cet endroit 'le petit miracle'", sourit Alban Gueniot. "Il y a de la chaleur, un toit, trois repas servis par jour et des prises électriques pour brancher les portables."

Douleurs, démangeaisons, problèmes de reins

Ces migrants font partie de ceux qui ont pu monter dans les bus affrétés par les autorités, lors du démantèlement le 17 novembre, contrairement à des centaines d'autres, toujours livrés à eux-mêmes dans les villes au nord de Paris. "J'ai des amis qui n'ont toujours pas d'endroit où dormir, quand je les appelle ils m'expliquent avoir du mal à trouver à manger, alors qu'ils étaient dans le camp de Saint-Denis comme moi", confie Abdul Wahed, un demandeur d'asile de 20 ans.


Abdul Wahed, 20 ans, demandeur d'asile depuis le mois juillet, a passé des mois à la rue. Crédit : InfoMigrants
Abdul Wahed, 20 ans, demandeur d'asile depuis le mois juillet, a passé des mois à la rue. Crédit : InfoMigrants


Toutefois Abdul Wahed se refuse à parler de miracle, ni même de "chance", en ce qui le concerne. "La vie est très difficile. Je n'ai pas d'amis, je n'ai pas d'argent, je ne suis pas à l'aise quand je dors. Et j'ai mal", lance-t-il, soulevant son pantalon et les manches de sa djellaba pour montrer de vieilles blessures qui marquent ses bras et ses jambes et qui le font souffrir depuis des mois. Des souvenirs douloureux de son passage par la Croatie au début de l'été, où les policiers l'ont battu. À la rue, il dit avoir également développé des problèmes de reins. "Je suis demandeur d'asile mais je n'ai pas encore d'assurance santé", s'inquiète-t-il.

>> À (re)lire : "Les violences policières contre les migrants sont devenues la norme"

Installé un peu plus loin, Ismatullah Ahmadzai, 20 ans aussi, a l'air plus apaisé. Il a désormais un toit au-dessus de la tête pour la première fois depuis son arrivée en France il y a un an. "Quand je suis monté dans un bus à Saint-Denis, je me suis dit 'Tu vas aller dans un endroit super'", se souvient celui qui a passé l'entièreté du premier confinement sous une tente, près de rails de train, à Bobigny. "En arrivant, j'ai été déçu."

Comme beaucoup, Ismatullah Ahmadzai espérait surtout trouver des médecins dans son nouveau lieu de vie. Le jeune homme à la silhouette frêle souffre de démangeaisons sur tout le corps après tout ce temps passé à la rue. "Je ne sais pas ce que c'est", dit-il.

"Les médecins sont très sollicités dans le 19e"

Justine Porte acquiesce : les besoins en médecins généralistes ne sont pas satisfaits. "Des permanences médicales ponctuelles ont eu lieu mais, malheureusement, elles ne sont pas encore institutionnalisées", explique la coordinatrice de Coallia, évoquant la récurrence des problèmes de maladies dermatologiques, de la gale, du diabète, et de blessures aux pieds des migrants en raison, souvent, de chaussures inadaptées à la vie à la rue. Quant au Covid, seuls deux hommes ont été testés positifs à leur entrée dans les lieux - mais la plupart d'entre eux avaient déjà dû l'attraper lors de la première vague, précise-t-on. 

"Les médecins sont très sollicités sur le territoire du 19e arrondissement [où se concentrent de nombreux lieux d'hébergement d'urgence de la capitale, ndlr]. Et, par ailleurs, quand un médecin se déplace, il faut aussi qu'il y ait des interprètes avec lui, sinon les patients ne peuvent pas se faire comprendre. Cela complique les choses."


Samiullah, 23 ans, est absorbé par un jeu vidéo. Crédit : InfoMigrants
Samiullah, 23 ans, est absorbé par un jeu vidéo. Crédit : InfoMigrants


Depuis l'ouverture des lieux, certains occupants mal en point ont été emmenés en ambulance à l'hôpital avant de revenir "dans la foulée".

Point positif toutefois : des consultations pour des pathologies psychiatriques pourront, elles, être organisées à partir de vendredi. "Ce sera notamment destiné à ceux qui souffrent de troubles de l'anxiété et de troubles du sommeil", précise Justine Porte.

"J'ai peur d'attraper froid"

La nuit, ceux qui arrivent à dormir trouvent le sommeil sur des lits picots, espacés d'1m50 chacun, à raison de quatre dans des box de 20m2. Ces migrants utilisent vestes et pulls roulés en boule comme d'oreillers. À leur arrivée, seul un drap fin leur a été fourni pour se couvrir, insuffisant pour la saison pointent-ils, mais cette immense halle d'exposition est de toute façon surchauffée. 

>> À lire : Reza Jafari, une voix pour les exilés afghans

"Je peux dormir tranquillement ici, il ne fait pas froid", dit Ahmad, 24 ans, originaire de Jalalabad. Toutefois ce jeune homme, arrivé courant novembre en France après avoir traversé la route des Balkans, se méfie depuis peu des douches, où l'eau chaude ne coule plus. Il ne se lave qu'une ou deux fois par semaine. "J'ai peur d'attraper froid. Si je tombe malade, je n'aurais rien pour me soigner", dit-il, conscient que sa situation peut basculer à nouveau d'un moment à l'autre (ces lieux sont mis à la disposition de cette population jusqu'au 30 mars 2021). 


Les lits picots sur lesquels dorment les migrants. Crédit : InfoMigrants
Les lits picots sur lesquels dorment les migrants. Crédit : InfoMigrants


Loin des inquiétudes, Justine Porte explique que tout est mis en œuvre pour trouver des solutions de relogement plus durables pour ces personnes. "L'Ofii fera en sorte d'orienter quasi tout le monde", assure-t-elle. Depuis l'ouverture des lieux, une soixante de migrants ont déjà été transférés vers des structures CAES (centre d'accueil et d'examen de la situation), HUDA (hébergement d'urgence des demandeurs d'asile), et CPH (centre provisoire d'hébergement) après étude de leur cas ou, tout simplement, selon la loi du hasard. Ce jeudi, deux autres transferts de 76 personnes sont prévus : vers la Bretagne et la région Centre.

Dans l'attente d'en savoir plus sur leur sort, les occupants semblent ainsi vouloir profiter de ce temps pour se remettre sur pieds, avant de, peut-être, retourner à la rue. "Mon avenir n'est pas clair", dit Abdul Wahed, d'une voix trahissant son angoisse. "Je veux que tout ça soit vite fini."

 

Et aussi