Reza Jafari parle avec des demandeurs d'asile afghans près de la porte d'Aubervilliers, à Paris, lundi 30 novembre 2020. Crédit : InfoMigrants
Reza Jafari parle avec des demandeurs d'asile afghans près de la porte d'Aubervilliers, à Paris, lundi 30 novembre 2020. Crédit : InfoMigrants

Les démantèlements des campements de Saint-Denis et de la place de la République ont imposé ce jeune homme de 25 ans comme porte-parole des exilés afghans. Lui-même ancien réfugié, il assure défendre tous les demandeurs d’asile et a fait de l’hébergement des migrants son combat.

Il souffle un vent glacial le long de l’avenue McDonald, à deux pas de la porte d’Aubervilliers, dans le nord de Paris. Quelques jeunes hommes se sont regroupés le long des bâtiments, pour tenter de se mettre à l’abri du froid mordant. La plupart sont afghans.

À peine arrivé près d’eux, Reza Jafari est assailli de questions. Depuis l’évacuation du campement de Saint-Denis, le 17 novembre, ce jeune Afghan de 25 ans, devenu français en 2013, se fait le porte-parole des exilés afghans, la première nationalité parmi les demandeurs d’asile en France.

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Né en Afghanistan, dans la région de Ghazni, Reza Jafari a connu l’exil en Iran dès son plus jeune âge. Privé de scolarité et discriminé en raison de sa nationalité, il prend la route de l’Europe en 2009, à l’âge de 14 ans, quelques années après la mort de ses parents. À son arrivée à Paris, il passe 15 jours sous le pont de Jaurès avant d’être pris en charge en tant que mineur.

Reza Jafari connaît donc cette sorte de brouillard dans lequel les demandeurs d’asile se trouvent à leur arrivée dans un pays dont ils ne parlent pas la langue et où les démarches administratives complexes ne leur laissent aucun répit.

Depuis quelques semaines, il se rend en soirée dans les quartiers de Rosa Parks et de la porte de la Chapelle, dans le nord de la capitale : "Je cherche surtout s’il n’y a pas de primo-arrivants pour les orienter vers des hébergements".

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Des dizaines d’hommes seuls attendent ce lundi soir une distribution de repas à quelques mètres de la gare RER Rosa Parks. La plupart disposent d'un hébergement, au moins pour le soir même ou pour quelques jours. À ceux qui sont encore à la rue, Reza Jafari parle d’un accueil de jour près de la gare d’Austerlitz. "Si on refuse de t’héberger là-bas, demande un papier qui le dit comme ça on peut porter plainte, parce qu’il fait vraiment froid là", dit-il à un homme en blouson bleu, l’air perdu.

"Prendre de la distance"

Outre l’hébergement, beaucoup de demandeurs d’asile le sollicitent aussi pour des conseils ou juste un mot d’encouragement. Ce soir, un jeune homme à la casquette posée sur le haut du crâne hésite à aller porter plainte pour les coups qu’il a reçus lors de l’évacuation de la place de la République, le 23 novembre.

"Il n’ose pas y aller parce qu’il a peur que cela ait un effet négatif sur sa demande d’asile", traduit Reza Jafari. "Je lui ai expliqué que cela n’avait rien à voir et qu’il était important de faire respecter le droit, qu’il agissait également pour tous les autres en faisant cette démarche."

Aujourd’hui, le jeune Afghan aux cheveux coiffés en brosse, soutient les demandeurs d’asile mais il n’a plus le droit de les conseiller dans leurs démarches administratives. Devenu interprète auprès de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), il a prêté serment et est tenu à l’impartialité.

En rejoignant la CNDA, Reza Jafari espérait pouvoir "prendre de la distance" avec les exilés et se concentrer sur l’activité de son association Enfants d’Afghanistan et d’ailleurs, créée en 2012. Mais son téléphone continue de sonner en permanence et les applications de messagerie affichent des centaines de notifications.

"C’est une honte pour la France"

Reza Jafari a été propulsé porte-parole des exilés afghans à la suite de l’évacuation du campement de Saint-Denis mais, avant cela, un événement l’avait déjà poussé à s’engager pour l’hébergement des personnes migrantes.

Fin septembre, des familles afghanes l’appellent au milieu de la nuit. Avec des familles africaines installées, comme elles, porte d’Aubervilliers, elles ont été délogées de leur campement et envoyées hors de Paris. En signe de protestation, elles ont bloqué une rue d’Aubervilliers. La situation a dégénéré et la police a lancé des gaz lacrymogènes pour disperser la foule.

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"Quand je suis arrivé, j’étais choqué, la police tapait tout le monde […] J’ai contacté des Afghans qui vivent en France et des associations et on a pu héberger 20 familles", se souvient Reza Jafari. "Il y avait des enfants et des femmes enceintes, ça c’est une honte pour la France […] Moi quand je vois des enfants à la rue, j’ai l’impression de voir ma fille", confie ce jeune père.

Deux mois plus tard, Reza Jafari est présent lors de l’évacuation du campement de Saint-Denis quand l’opération de mise à l’abri tourne mal. Il prend la parole face à des exilés à bout de force et qui veulent aller se faire entendre devant la mairie de Paris. "Le discours qu’il a tenu aux populations exilées était super beau, c’était rassembleur", se souvient Yann Manzi, de l’association Utopia 56.

"Il leur disait de pas tomber dans la violence et de ne pas répondre aux coups. Il disait aux communautés ‘vous n’êtes pas seuls, on va vous aider’." 

Parler avec les exilés

Quelques jours plus tard, l’évacuation brutale de la place de la République choque l’opinion publique et Reza Jafari découvre, amer, que certains l’accusent d’avoir instrumentalisé les exilés à des fins politiques. Ils s’en défend et assure agir pour défendre les droits de tous les demandeurs d’asile, pas seulement les Afghans.

"Il a une vraie connaissance des personnes qui sont sur les campements et autour. Reza parle avec eux mais pas à leur place. C’est un porte-parole de ce qu’ils disent", souligne Yann Manzi.

Reza Jafari promet qu’il ne cessera pas de se battre pour les exilés tant que tous ne seront pas hébergés. Pourtant, le jeune Afghan ne cache pas sa hâte de reprendre ses activités au sein de son association et de poursuivre son projet de centre culturel afghan dont l’ouverture à Paris a été contrariée par l’épidémie de Covid-19.

Cet ardent défenseur du dialogue inter-communautaire et de la paix se voit bien aussi rentrer en Afghanistan dans une dizaine d’années "pour créer un parti politique ou quelque chose comme ça".

Pour le moment, c’est en France que des Afghans ont besoin de lui. Jusque tard dans la soirée, le téléphone de Reza Jafari continue à vibrer. Les appels et messages ne vont cesser d'inonder son téléphone toute la nuit.

 

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