Le port d'Arguineguin, dans le sud de Grande Canarie. Crédit : InfoMigrants
Le port d'Arguineguin, dans le sud de Grande Canarie. Crédit : InfoMigrants

Aux Îles Canaries, la nouvelle vague d'arrivées sans précédent depuis 2006 est un réel défi pour l'archipel espagnol, frappé de plein fouet par la crise économique.

"Nous avons oublié que nous sommes nous-mêmes un peuple d'émigration." Alicia Suárez travaille pour la télévision locale des Îles Canaries, la Radiotelevisión Canaria, et rappelle que pendant longtemps l'histoire des Canariens a été marquée par la recherche d'un avenir meilleur sur le continent américain. Avec son caméraman, la journaliste attend sur le quai du port d'Arguineguin pour filmer le départ d'un bus transportant plusieurs dizaines de migrants vers des hôtels ou des centres d'accueil.

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Le rythme d'arrivées reste élevé. Selon le ministère espagnol de l'Intérieur, le mois de novembre a été marqué par près de 8 000 arrivées dans cet archipel situé au milieu de l'océan Atlantique au large des côtes ouest-africaines. La plupart des migrants viennent du Maroc et d'Afrique de l'ouest.

"Certains ici pensent que les migrants vont les priver des aides de l'État"

Alicia Suárez explique qu'elle vient de parler à un Marocain venu de Barcelone. Il dit attendre son cousin, sa tante et son oncle venus par bateau. Il veut les emmener avec lui.

"Au début de la crise, les gens arrivaient sans papiers d'identification, désormais certains viennent avec des documents d'identité parce qu'ils savent que cela leur permet éventuellement de poursuivre leur route". Les Îles Canaries sont en effet vues comme un point de passage, la plupart des migrants voulant rejoindre l'Europe continentale.

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Selon Alicia Suárez, l'hostilité face aux migrants est en train de monter, alors que le coronavirus prive les Canaries de touristes, principale source de revenus pour l'archipel. "Beaucoup de gens ici n'ont pas de travail. Certains pensent que les migrants vont les priver des aides de l'État. Alors le racisme progresse. Il y a beaucoup de vidéos sur les réseaux sociaux pour dire que des gens arrivent avec le coronavirus, vivent dans des hôtels et profitent des piscines. Mais ce n'est pas vrai. Les migrants sont testés et les piscines leur sont interdites."


Le port d'Arguineguin, avant que les tentes de la Croix-Rouge ne soient démontées. Crédit : InfoMigrants
Le port d'Arguineguin, avant que les tentes de la Croix-Rouge ne soient démontées. Crédit : InfoMigrants


Le sujet de l'immigration semble donc omniprésent. Pas seulement à Arguineguin. Dans la capitale, Las Palmas, Nourdine est assis dans un restaurant. Il discute des arrivées et de la situation des migrants en Libye avec le gérant des lieux. Le Mauritanien vit ici depuis 20 ans et travaille pour une entreprise de transport maritime de marchandises entre l'Afrique et les Îles Canaries.

"Ce qui me préoccupe le plus, est que cette vague n'arrive pas au bon moment à cause de la situation du Covid-19, explique-t-il. Tout le monde souffre. On souffre ici, on souffre en Afrique. Il y a cette image qu'ici c'est le paradis, mais ce n'est pas vrai. C'est un cauchemar pour tout le monde."

"On veut tous être humain"

Nourdine a 38 ans. Il a vécu la crise de 2006 lorsque quelque 30 000 personnes ont débarqué aux Canaries. Selon lui "les deux situations ne sont pas comparables, puisque en 2006 la situation économique n'était pas la même. On n'était pas dans un moment de stress et d'alerte. Je pense que cela a un impact. Avant, les gens étaient plus heureux, ils n'étaient pas fermés, ils avaient l'esprit un peu plus clair. On veut tous être humain, mais on fait quoi si on n'a pas les moyens de l'être ?"

L'année 2006 avait aussi vu la création de la Fédération des associations africaines des Canaries (FAAC), qui rassemble une quinzaine d'associations guinéenne, sénégalaise, ghanéenne ou encore nigériane et gambienne.

Le président de la FAAC, Mame Cheikh, raconte que sa Fédération distribue des repas depuis le début de la pandémie, que de nombreuses familles africaines vivant aux Canaries ont perdu leur travail, d'autant que beaucoup opèrent dans le secteur informel. Il constate une montée du racisme et de la xénophobie.

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"On n'est pas dans une situation normale, c'est une frustration que l'on vit au jour le jour. Alors on culpabilise l'immigration. Ici tout le monde parle de l'immigration et de l'arrivée des jeunes Africains. Et on ne voit que les arrivées, mais pas les morts. Ceux qui perdent la vie ne peuvent pas parler. Il y a des familles qui ne savent pas où sont leurs enfants. Actuellement, au Sénégal chacun connaît quelqu'un de près ou de loin qui est mort dans cette traversée."


L'église San Antonio d'Arguineguin. Crédit : InfoMigrants
L'église San Antonio d'Arguineguin. Crédit : InfoMigrants


Mettre un visage sur la migration

Alors pour tenter de faire baisser la tension, certains prennent des initiatives, comme cette église d'Arguineguin qui a décidé d'organiser une messe à l'intention des migrants. Le père Adrian officie. Une centaine de fidèles sont installés sur les bancs, alors qu'un rétroprojecteur fait défiler des images de migrants et d'opérations de sauvetage en mer.

Avec l'aide de Caritas, le père Adrian a pu faire venir un immigré Marocain à la messe afin qu'il raconte son histoire au public.


Dans son église à erguineguin, le père Adrian a donné une messe en hommage aux migrants pour sensibiliser la population. Crédit : InfoMigrants
Dans son église à erguineguin, le père Adrian a donné une messe en hommage aux migrants pour sensibiliser la population. Crédit : InfoMigrants


Le jeune homme s'appelle Rachid, il a 20 ans et vient d'Agadir. Il est venu par bateau il y a trois ans. Désormais, Rachid parle espagnol et suit une formation dans l'hôtellerie-restauration. Le père Adrian a fait venir ce jeune homme, car le plus important est de "montrer un visage" aux gens, dit-il.

Un avis partagé par Juan, un habitant d'Arguineguin. Il dit admirer le courage du jeune homme. "Il nous a raconté comment sa vie était au Maroc. Une vie très dure. Sa famille l'a apparemment envoyé en Europe, pensant que c'est la meilleure chose à faire. Mais la réalité n'a pas été aussi simple."


Juan habite à Arguineguin. Il se dit attristé de voir que la population est divisée sur la question des migrants. Crédit : InfoMigrants
Juan habite à Arguineguin. Il se dit attristé de voir que la population est divisée sur la question des migrants. Crédit : InfoMigrants


Juan ne va jamais à l'église. Casquette sur la tête et plutôt bon vivant, il dit n'être catholique que sur le papier. "Mais cela me brise le cœur de voir à la télévision ce qui se passe à Arguineguin, en Italie, et dans toute l'Europe. Les gens ici sont divisés, les uns sont contre les migrants et les autres veulent aider. La même chose ne cesse de se répéter. On ne peut pas fermer les yeux."

 

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