Image d'archives d'un camp de migrants à Calais. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants
Image d'archives d'un camp de migrants à Calais. Crédit : Mehdi Chebil pour InfoMigrants

La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne ne devrait pas changer la donne pour les milliers de migrants bloqués à Calais, dans le nord de la France, l’immigration n’ayant pas été évoquée pendant les discussions sur le Brexit. Pis, les contrôles de police devraient même s’intensifier dans la région en vertu de nouveaux accords franco-britanniques. InfoMigrants fait le point.

La frontière anglaise reste-t-elle toujours à Calais ?

Oui. Traverser la Manche sera toujours illégal pour les migrants qui souhaitent rejoindre les côtes anglaises puisque la frontière britannique reste à Calais.

Le tracé de la frontière entre la France et le Royaume-Uni relève des Accords du Touquet, un accord bilatéral entre les deux pays.

Ce traité ne repose pas sur l'appartenance de Londres à l'Union européenne, rappelle François Gemenne, spécialiste des flux migratoires et chercheur à Sciences-Po Paris. Il n'a donc aucun lien avec le Brexit.

Les contrôles à la frontière seront-ils assouplis ? 

Non. Au contraire, ils vont se renforcer.

Priti Patel, la secrétaire d’État britannique à l’Intérieur et Gérald Darmanin, le ministre français de l’Intérieur, ont indiqué que "le nombre élevé de passage [de la Manche] n’était pas acceptable et qu’il fallait y remédier avec détermination". 

Un accord a donc été signé entre les deux homologues au mois de novembre 2020. Il prévoit "l'augmentation significative des déploiements des forces de l’ordre" dans la région du Calaisis (sans en préciser le nombre) et le "déploiement d’équipements de technologies de surveillance de haute définition" (des drones) sur les plages. L'accord devrait également renforcer la surveillance aux abords du tunnel sous la Manche et des ports (Boulogne, Calais, Dunkerque). 

En échange, les autorités britanniques se sont engagées à investir 31,4 millions d’euros supplémentaires pour "soutenir les efforts importants de la France contre les traversées irrégulières".

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La politique migratoire entre les deux pays est donc de plus en plus restrictive. En juillet 2020, les deux pays avaient créé une "cellule franco-britannique de renseignements" pour lutter contre les passeurs. En 2019, ils avaient déjà signé un plan d’action pour renforcer la surveillance des frontières dans les ports et sur les plages (via des drones, des caméras à vision nocturne, des véhicules…)

"Le sort des migrants devrait rester le même à Calais", résume François Gemmene.

Pour rappel, plus de 9 500 passages ou tentatives de passage de la Manche ont été recensés en 2020, soit quatre fois plus qu'en 2019.

Les Britanniques pourront-ils renvoyer les migrants vers les pays de l'Union européenne ?

C’est un peu le grand flou. Le Brexit n’ayant pas abordé la question de l’immigration, difficile de savoir comment les Britanniques vont gérer les renvois de migrants illégaux. 

Avant le Brexit, les expulsions de migrants - de l’Angleterre vers la France notamment - avaient cours, principalement pour les personnes arrivées à bord de petites embarcations sur les côtes britanniques. Ces renvois étaient régis sur la base du règlement Dublin, commun à tous les pays de l'UE. Celui-ci considère qu’un seul pays de l’UE peut examiner une demande d’asile. Le migrant était alors renvoyé dans le pays en question.

Maintenant que le Royaume est sorti du règlement Dublin, les renvois devront obéir à une autre règle, mais laquelle ? "Londres va peut-être renvoyer les migrants illégaux dans leur pays d’origine", suppute François Gemmene. "Pour autant, il faut que l’Angleterre ait négocié des accords bilatéraux avec les pays d’origine. Ce qui n’est pas toujours le cas". 

Les mineurs non-accompagnés de Calais pourront-ils toujours rejoindre l’Angleterre par voie légale ? 

Là aussi, c’est le grand flou. Jusqu’à présent, le traité franco-britannique de Sandhurst permettait le transfert de mineurs non accompagnés depuis la France vers le Royaume-Uni quand ces derniers pouvaient justifier qu'un membre de leur famille vivait légalement sur le sol anglais. Cet accord n’a pas été rediscuté en vue du Brexit. 

François Gemenne craint que "faute d’avoir inscrit des conditions claires dans l’accord du Brexit, de plus en plus de jeunes prennent des risques" pour se rendre en Angleterre, en traversant la Manche par exemple. 

"La politique est très dure à l’égard des migrants, on peut craindre qu’une série de personnes qui pouvaient auparavant entrer au Royaume-Uni par les voies légales se tournent vers les voies irrégulières".

La question du regroupement familial n’a pas non plus été évoqué durant les accords sur le Brexit. 

Le Brexit va-t-il dissuader les migrants de venir à Calais ?

François Gemmene en doute. "L’Angleterre devrait rester une destination attrayante". Malgré le Brexit, "les migrants continueront d’y trouver une communauté prête à les accueillir et une flexibilité du travail au noir".

Même avis du côté de l'association Utopia 56. "Avant, les passeurs utilisaient le Brexit comme un argument marketing pour inciter les migrants à vite traverser", explique Pierre, bénévole de l'association à Calais. "Aujourd'hui, le Brexit est acté et les passages continuent. Le Brexit ne change rien pour le moment".

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De nombreux migrants s'interrogent toutefois sur l'avenir. "Certains nous posent des questions sur l'asile en l'Angleterre, sur les expulsions immédiates, ils ont peur des pushbacks, ils nous demandent si les mineurs pourront passer", énumère Pierre.

Reste que les informer sur leurs droits, sur le Brexit et surtout sur les dangers de la mer, demeure un exercice très compliqué, et souvent vain. "En général, les réseaux [de passeurs] sont passés avant nous et les ont déjà convaincus".

 

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