Said, 1 an, patiente dans sa poussette, dans le nord de Paris. Ses parents essaient de trouver un hébergement pour la nuit. Crédit : InfoMigrants
Said, 1 an, patiente dans sa poussette, dans le nord de Paris. Ses parents essaient de trouver un hébergement pour la nuit. Crédit : InfoMigrants

Chaque soir, à la porte d’Aubervilliers dans le nord de Paris, des familles de migrants attendent un toit pour la nuit. Certaines viennent d’arriver en France, d’autres sont des réfugiés statutaires perdus dans les limbes administratives. Infomigrants raconte en images le désarroi de ces familles à la rue.

Awa pleure quand on s’approche d’elle. Cette Somalienne d’une cinquantaine d’années, mère d’une grande fratrie, supplie qu’on lui vienne en aide. Il est 19h30. Adossée contre un mur pour échapper aux gouttes de pluie, elle semble désemparée. Ses enfants, Fadumo, Kasim, Khalid, Hamsa, Masud et Hanan, qui tournent autour d’elle en jouant, s’arrêtent net quand ils entendent les sanglots de leur mère. Said, le petit dernier, dans sa poussette, se met à hurler. 


Awa, au centre et ses enfants : Fadumo, 15 ans, Kasim, 14 ans, Khalid, 7 ans, Hamsa, 6 ans, Masud, 4 ans, Hanan, 3 ans, et Said, 1 an. Crédit : InfoMigrants
Awa, au centre et ses enfants : Fadumo, 15 ans, Kasim, 14 ans, Khalid, 7 ans, Hamsa, 6 ans, Masud, 4 ans, Hanan, 3 ans, et Said, 1 an. Crédit : InfoMigrants


"Il n'est pas bien", dit Awa, en anglais. "Not good", répète-t-elle en caressant son visage baigné de larmes comme le sien. A côté de la poussette de Said, Fadumo, son grand frère de 15 ans, parait lui aussi très stressé. Il se colle à sa mère, guette ses moindres réactions, et lui parle tout bas, en somali. "Je n'aime pas voir ma mère pleurer", confie-t-il ensuite en français. "Vous pouvez l’aider ? Elle doit dormir, elle est fatiguée."


Said, dans sa poussette, pleure beaucoup. Il est 19h30, ce vendredi 14 janvier. La nuit se rafraîchit, il fait 9 degrés. Crédit : InfoMigrants
Said, dans sa poussette, pleure beaucoup. Il est 19h30, ce vendredi 14 janvier. La nuit se rafraîchit, il fait 9 degrés. Crédit : InfoMigrants


Awa, son mari, et leurs enfants, dorment à la rue depuis qu’ils ont dû quitter le CADAde Bordeaux qui les hébergeait. Désormais en région parisienne, la famille pourrait prétendre à un logement puisqu’elle a été régularisée en octobre 2020. Mais Awa et son mari ne savent pas à qui s’adresser.

Alors chaque soir, ils rejoignent le nord de Paris, devant un immeuble précis du boulevard Macdonald, à la Porte d’Aubervilliers. Ils savent qu’ici se trouve le point de rendez-vous donné par Utopia 56. L'association essaie quotidiennement, depuis ce bout de trottoir parisien, de trouver un hébergement d’urgence, juste pour la nuit, à ces familles exilées. Sous sa capuche, Noémie, une de ses membres, est pendue au téléphone. Elle est sur tous les fronts : elle cherche des lits, rassure les familles, se coordonne avec l’équipe, et surtout essaie se faire comprendre des parents.


Ce soir-là, Utopia 56 va essayer de trouver un toit pour une trentaine de personnes dont de nombreux enfants en bas âge et quelques mineurs isolés. Crédit : InfoMigrants
Ce soir-là, Utopia 56 va essayer de trouver un toit pour une trentaine de personnes dont de nombreux enfants en bas âge et quelques mineurs isolés. Crédit : InfoMigrants


Depuis plusieurs années, Utopia 56 active et développe son réseau d'hébergements solidaires. Le système fonctionne sur le très court-terme, dans l'urgence, puisque les hébergeurs ne s’engagent que sur une nuit. Chaque soir, à partir de 18h30, c'est donc le même ballet qui recommence. "On doit rappeler nos contacts, les associations partenaires, les lieux alternatifs comme les cafés, même les paroisses, qui acceptent d’ouvrir leurs portes", énumère une autre bénévole. C’est une course contre la montre qui s'engage avant le couvre-feu, avant la nuit noire et le froid.


Helena est née sur l'île de Lesbos, en Grèce. La petite fille a 1 an et demi. Ses parents seront hébergés ce soir-là, grâce à Utopia 56. Crédit : InfoMigrants
Helena est née sur l'île de Lesbos, en Grèce. La petite fille a 1 an et demi. Ses parents seront hébergés ce soir-là, grâce à Utopia 56. Crédit : InfoMigrants


Awa se repose sur ses deux fils aînés pour comprendre ce qu’il se passe : ses enfants traduisent tous les propos des bénévoles de l'association - ou des journalistes. Mais ils sont jeunes, très jeunes, et ils ne maîtrisent pas le jargon administratif. "Un logement social, c'est un logement où une assistante sociale vit avec nous ?", demande Kasim, 14 ans. "Un HLM, ça veut dire quoi ? Je ne sais pas traduire ça", "Est-ce que nous sommes réfugiés ? Je ne sais pas. On a un papier de la France, il dit qu'on peut rester ici 10 ans". Son petit frère Khalid, 7 ans, tente le tout pour le tout. "Tu connais le président d’ici, peut-être ? Il pourrait nous aider ?"

A droite d’Awa, se trouvent Jawad Ali Zada, sa femme Zahra Muradi et leur petit bébé Helena. Ils attendent eux aussi, assis sur le trottoir, un hébergement pour la nuit. Il est 20h, le temps s’est refroidi. Leur unique enfant, né dans le camp de Moria, à Lesbos, regarde la pluie tomber dans les bras de son père. La famille, originaire d’Afghanistan, est dublinée. Elle ne sait pas où aller. "Nous avons été hébergés par le SAMU social pendant une nuit, puis nous avons été dans un hôtel. Mais nous avons reçu un SMS pour nous demander de quitter l'hôtel. Nous sommes sans hébergement maintenant."


Jawad Ali Zada, sa femme Zahra Muradi et leur bébé Helena. Ils viennent d'Afghanistan. Crédit : InfoMigrants
Jawad Ali Zada, sa femme Zahra Muradi et leur bébé Helena. Ils viennent d'Afghanistan. Crédit : InfoMigrants


"Nous venons ici tous les soirs depuis trois jours", explique Zahra. "Nous avons contacté le Samu social et l'Ofii pour demander un hébergement mais ils nous ont dit : ‘Il faut patienter, il faut patienter…’", ajoute le père de famille.

A quelques mètres d’eux, des jeunes mineurs isolés vivent le même désarroi. Ce soir-là, beaucoup sont des Guinéens de Conakry. Malik, 16 ans, vient d’arriver en France, il y a deux semaines. Hors de question pour lui de rentrer au pays "où il n’y a rien".


Une petite dizaine de jeunes, des mineurs guinéens pour la plupart, attendent aussi un toit pour la nuit. Crédit : InfoMigrants
Une petite dizaine de jeunes, des mineurs guinéens pour la plupart, attendent aussi un toit pour la nuit. Crédit : InfoMigrants


"Chaque soir, je dois trouver un hébergement. C’est pas facile. Depuis 4 jours, je viens au point de rendez-vous ici, à la Porte d’Aubervilliers." Ce jour-là, pas de place en vue. Il est 20h30 et Malik se prépare à l'idée de dormir une nouvelle fois dehors sous une tente donnée par Utopia 56. Il fait 9 degrés, la pluie continue de tomber. 

Ce jeudi 14 janvier, Utopia 56 a réussi à trouver un toit pour les familles seulement. "Chaque soir, c’est un défi", explique Séléné, une autre membre de l'association, tandis que Malik et les jeunes mineurs s'éloignent dans le boulevard avec des tentes sous le bras.


Malik, 16 ans, vient de Guinée Conakry. Depuis 4 jours, il vient tous les soirs à la porte d'Aubervilliers, pour essayer d'avoir un lit grâce au réseau d'Utopia 56. Crédit : InfoMigrants
Malik, 16 ans, vient de Guinée Conakry. Depuis 4 jours, il vient tous les soirs à la porte d'Aubervilliers, pour essayer d'avoir un lit grâce au réseau d'Utopia 56. Crédit : InfoMigrants


Utopia 56 interpelle quotidiennement la Mairie de Paris et l'Etat sur le sort de ces migrants. "Ça ne devrait pas être à nous de faire ça", confie un des membres de l'association. "Mais on ne peut pas rester les bras croisés."

Vers 21h30, Malik donne de ses nouvelles via son portable. "Je n’ai que 12% de batterie" écrit-il. "Il fait froid, on est partis s’installer dans le 10e arrondissement." Le lendemain matin, vers 11h, nouveau SMS. Finalement, "on a marché toute la nuit", a écrit l’adolescent. "Parce qu’il faisait trop froid pour dormir."


Le point de rendez-vous, chaque soir, dans le nord de Paris. Utopia 56 aidée par d'autres ONG interpelle les pouvoirs publics et demande à l'Etat et à la Mairie des places d'hébergement pour tous. Crédit : InfoMigrants
Le point de rendez-vous, chaque soir, dans le nord de Paris. Utopia 56 aidée par d'autres ONG interpelle les pouvoirs publics et demande à l'Etat et à la Mairie des places d'hébergement pour tous. Crédit : InfoMigrants


 

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