Des migrants à la frontière entre la Serbie et la Roumanie. Crédit : Reuters
Des migrants à la frontière entre la Serbie et la Roumanie. Crédit : Reuters

Adama a pris contact avec la rédaction d'InfoMigrants pour raconter ce qu'il a vécu en arrivant en Roumanie. Battu et humilié par les policiers roumains après avoir traversé la frontière avec la Serbie, ce Malien de 36 ans est encore traumatisé par les violences subies. Témoignage.

Adama*, originaire du Mali, a débarqué au Maroc en 2018 muni d'un visa tourisme. Deux ans plus tard, il obtient grâce à l'aide d'un ami un nouveau visa pour la Serbie. Le 2 novembre 2020, le jeune homme de 36 ans monte dans un avion et atterrit à Belgrade dans l'espoir de rejoindre la France par la route.

Il échoue plusieurs fois à traverser la frontière avec la Hongrie ou la Roumanie. Adama est à chaque fois interpellé et renvoyé en Serbie, sans pouvoir déposer l'asile. Le 13 janvier, il retente sa chance avec deux autres personnes rencontrées dans un camp de migrants serbe.

"Vers minuit, j'ai traversé la frontière roumaine en enjambant les barbelés, et je suis allé me réfugier directement dans la forêt voisine avec mes amis, pour éviter les contrôles policiers. Mais nous avions été repérés et des garde-frontières nous cherchaient dans la brousse. Quand ils sont tombés sur nous, ils se sont mis à nous frapper sur la tête avec leur matraque. Ils tapaient très fort, j'avais mal.

Ils nous ont demandé de mettre nos mains en l'air et de marcher pour sortir de la forêt. Arrivés au niveau d'une colline où était stationné leur véhicule, on a dû s'arrêter. Ils nous ont installé face à la voiture, les phares braqués sur nous ainsi que leur lampe torche. Quelques minutes plus tard, leur chef est arrivé.

"Ils se sont remis à nous frapper"

Les policiers, sur ordre de leur supérieur, nous ont mis à genoux et nous ont frappés une nouvelle fois avec leur matraque. Ils ont ensuite fouillé nos sacs et nous ont palpés le corps pour vérifier qu'on ne cachait rien sur nous. Ils ont pris notre argent, j'avais 100 euros sur moi. Ils m'ont ordonné d'enlever mon blouson et de retirer mes chaussures et chaussettes.

Ce jour-là, il faisait très froid, la route était enneigée. Je me suis retrouvé en pull, je grelottais. 

Ils ont allumé un feu à la hâte et ont mis toutes nos affaires à brûler : nos vêtements, mon blouson, nos gants, nos bonnets, nos documents, nos portefeuilles, nos téléphones...etc.

>> À (re)lire : La frontière serbo-roumaine, nouveau point de passage sur la route des Balkans

Je me suis remis à genoux, je pleurais. Je m'excusais et leur demandais pardon. J'avais si froid. Ils m'ont finalement rendu mon blouson mais une partie était brûlée.

Après, les policiers nous ont dit de nous allonger au sol, face contre terre. Ils se sont remis à nous frapper sur tout le corps pendant environ 1h. Un de mes amis a eu le doigt déboité.

Ils nous ont finalement relevés et nous ont dit de marcher vers la Serbie, qui n'était qu'à quelques mètres de là. Le chef a appelé la police serbe pour qu'ils viennent nous récupérer. Mais on a encore dû attendre une bonne heure, toujours dans un froid glacial. Il devait être aux alentours de 3h du matin.

"Si je vous revoie je vous tue, je creuse un trou et je mets votre corps à l'intérieur"

En attendant, le chef a exigé que nous fassions des pompes. Le sol était gelé, je n'avais plus de gants. Avec la fatigue et le froid, je ne tenais pas et je tombais constamment, alors le chef me frappait encore. Il nous a ensuite fait faire d'autres exercices : on devait s'accroupir et se relever le plus vite possible. Puis le responsable a dit : 'Ne revenez plus jamais ici. Si je vous revoie, je vous tue, je creuse un trou et je mets votre corps à l'intérieur'.

La police serbe n'a pas donné de nouvelles alors le chef roumain nous a dit de traverser la frontière seuls. Lui et son équipe nous ont observés un long moment avec leur torche pour vérifier qu'on quittait réellement le territoire roumain.

On a marché plusieurs heures côté serbe puis on a vu un bâtiment abandonné sur la route où on est resté un peu pour reprendre des forces. On a pris un bus au petit matin pour Belgrade et on a rejoint le centre pour migrants.

Je suis encore traumatisé par cette histoire, j'y repense souvent. J'ai eu des douleurs quand je m'asseyais pendant plusieurs jours. Maintenant je sais que quand vous entrez en Roumanie, vous êtes un homme mort.

Je n'ai pas réussi à dormir pendant plusieurs nuits. Je n'ai plus rien : plus de vêtements, plus d'argent, ils m'ont tous pris. Je n'oublierai jamais le visage de ces policiers, surtout du chef. Comment un être humain peut-il faire autant de mal à un autre être humain, sans raison ? Ils auraient pu nous renvoyer sans nous maltraiter."

*Le prénom a été modifié.

 

Et aussi