Des migrants au centre de détention de Safi | Photo : EPA/Lino Arrigo Azzopardi
Des migrants au centre de détention de Safi | Photo : EPA/Lino Arrigo Azzopardi

Malgré la baisse du nombre d’arrivées l’année dernière, Malte peine toujours à gérer les demandes d’asile des migrants qui débarquent sur l’île. Témoignage d'un migrant marocain.

Si l’année 2019 avait été marquée par l’arrivée de plus de 3.400 migrants sur l’île de Malte, ils n’étaient plus que quelque 2.300 en 2020, notamment à cause de la pandémie de coronavirus. Pour autant, cette baisse de plus de 30% n’a pas suffi à faire retomber la pression sur le gouvernement maltais. La Valette estime que les arrivées dépassent encore la capacité de l’île en matière de traitement des demandes d’asile.  

Le petit pays européen situé en mer Méditerranée entre la Sicile et les côtes nord-africaines continue à en appeler à la solidarité européenne afin que les pays membres de l’UE tiennent leur promesse d’accueillir certains migrants et de traiter leur demande d’asile.


Des membres de l’OIM à Malte assistent les opérations de relocalisation. Crédit : IOM
Des membres de l’OIM à Malte assistent les opérations de relocalisation. Crédit : IOM


En 2020, six États européens, à savoir la Finlande, la Roumanie, l'Allemagne, la France, le Portugal et le Luxembourg - ont pris des mesures pour accueillir 273 demandeurs d'asile en provenance de Malte, selon Michelle Calleja Chehab, chef de projet pour l'Organisation Internationale pour les migrations (OIM) à Malte.

Des transferts avaient déjà débuté en 2019, et un total de 600 personnes ont été orientées vers différents pays de l'UE. Michelle Calleja Chehab précise que l’OIM n'a aucune influence sur le choix des personnes qui sont transférées puisque les pays d'accueil établissent leurs propres listes.

Si cette initiative est saluée comme un succès, des milliers de personnes continent à rester coincées à Malte. La plupart ont effectué de dangereux voyages depuis la Libye, la Syrie, la Somalie ou encore le Bangladesh et le Nigeria. La plupart d'entre eux ne pourront pas rester sur l'île à long terme. Le pays n'accorde une protection qu'à une très faible proportion de migrants (environ 14 %). La majorité des demandes sont annulées, transférées en vertu du règlement de Dublin, ou écartées pour d'autres raisons. 

Détenus et maltraités

En attendant, les conditions dans lesquelles les migrants sont accueillis sur l’île continuent à susciter de vivres critiques.

Certes, à leur arrivée, ils ne sont plus officiellement placés dans des centres de détention comme c'était encore le cas jusqu'en 2015, mais dans des centres dits "d’accueil initial". Sauf que dans la pratique, le Global Detention Project, une organisation de défense des droits de l'homme basée à Genève, estime qu’un grand nombre de demandeurs d'asile continuent à être détenus.

Il existe trois centres fermés sur l'île. L'un d'eux est la caserne de Safi, où les conditions étaient si mauvaises en septembre 2020 qu’on a vu des migrants supplier les autorités de les laisser rentrer dans leur pays, selon un article du Times of Malta. 


Une photo prise par A.A. dans la caserne de Safi | Photo : privée
Une photo prise par A.A. dans la caserne de Safi | Photo : privée


Témoignage dans la caserne de Safi

La semaine dernière, un migrant marocain de 27 ans a contacté InfoMigrants sur Facebook depuis la caserne de Safi. "Nous sommes dans une situation misérable et nous n'avons pas accès aux besoins les plus essentiels pour vivre", a écrit A.A., qui préfère rester anonyme.

"Nous sommes détenus depuis 16 mois. Certaines personnes souffrent de graves maladies physiques et psychologiques au point qu'elles ont tenté de se suicider à plusieurs reprises. Nous nous sommes abstenus de manger pendant plusieurs jours."

L’homme assure que les Marocains sont détenus plus longtemps que les migrants d'autres nationalités. "Nous voulons être libérés sous caution, mais ils refusent".

Sur demande d’InfoMigrants, A.A. a envoyé des photos de son lieu de détention. Cela s’est fait en secret, car selon lui, les migrants de la caserne ne sont pas autorisés à avoir de téléphone. "Nous avons un téléphone que nous avons fait enter ici en cachette."

Des articles du Times of Malta ont confirmé à plusieurs reprises que les téléphones sont effectivement interdits. Le gouvernement aurait installé des téléphones à usage collectif tout en confisquant les portables privés à l’entrée du camp. 


Une photo prise par A.A. dans la caserne de Safi. Crédit : DR
Une photo prise par A.A. dans la caserne de Safi. Crédit : DR


Tentatives de suicide

Michelle Calleja Chehab de l’OIM dit ne pas savoir si l’agence onusienne est au courant de cas d’automutilation et de tentatives de suicide. Elle affirme cependant qu’il est possible de faire évacuer des personnes particulièrement vulnérables des centres fermés et que "les procédures fonctionnent assez bien pour évaluer ces cas".

Selon elle, "la détention doit être une mesure de dernier recours". Elle assure que "le renforcement récent du recrutement et de la formation du personnel a amélioré les conditions. Il y a eu une diminution du nombre de personnes détenues, de sorte que les centres sont moins saturés."

"L'OIM travaille en étroite collaboration avec les organisations internationales et à but non lucratif qui ont accès à ces centres". Cet accès avait été suspendu en 2020 en raison de l'épidémie de Covid-19.

Le coronavirus, risque ou prétexte ?

Depuis la caserne de Safi, A. A. a écrit à InfoMigrants : "nous ne savons pas combien de temps va durer cette souffrance". D'après son messages sur Facebook, ainsi que des témoignages rapportés par le Times of Malta, de nombreux migrants ne connaissent pas les raisons de leur détention.

Certains sont des migrants en attente d’être expulsés. Selon Michelle Calleja Chehab, d'autres motifs de détention sont le risque de fuite et des mesures sanitaires.

Et ce, malgré le fait qu'à leur arrivée, les migrants passent un contrôle médical et deux semaines en quarantaine.

En 2020, Malte a affirmé que la pandémie rendait les arrivées sur l’île risquées. Les navires se sont ainsi vus refuser la permission d'accoster. Aussi, certaines personnes sont restées détenues sur des ferries au large des côtes maltaises. Pour de nombreuses ONG comme Amnesty International, Malte utilise le virus comme "prétexte" pour ne pas remplir ses obligations.

Le pays s’était aussi fait remarquer au printemps dernier lorsque 51 personnes secourues dans la zone de recherche maltaise ont été renvoyées à Tripoli. Cinq personnes avaient perdu la vie pendant le voyage avant d’atteindre la Libye.

Pour les demandeurs d'asile non détenus et ceux qui ont reçu une protection à Malte, les choses seraient cependant en train de s'améliorer. Selon Michelle Calleja Chehab, l'État maltais, des ONG et les agences des Nations unies ont mis sur pied une série de programmes visant à soutenir l'intégration et l'insertion des migrants, notamment en matière de scolarisation des enfants.

Traduction : Marco Wolter

 

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