Distribution du courrier à la permanence Dom'Asile de Rosny-sous-Bois, le 15 janvier 2021. Crédit : InfoMigrants
Distribution du courrier à la permanence Dom'Asile de Rosny-sous-Bois, le 15 janvier 2021. Crédit : InfoMigrants

La permanence de domiciliation de courrier, Dom'Asile de Rosny-sous-Bois en Seine-Saint-Denis reçoit une cinquantaine de migrants deux fois par semaine, pour leur délivrer le courrier, expliquer souvent ce que contiennent les lettres, et leur apporter une aide administrative. Reportage.

“Vous n’avez pas de lettre aujourd’hui Monsieur ! Bonne journée. Au revoir”. Dominique Choquet raccroche le téléphone, qui se remet à sonner aussitôt. À la permanence Dom’Asile de Rosny-sous-Bois, c’est le jour de réception du courrier pour les bénéficiaires de la domiciliation. 

Dès 13 heures, on peut appeler l’association pour savoir si on a reçu des lettres, avant de venir chercher son courrier en personne. Il est seulement midi, mais le téléphone sonne déjà en continu. “Certains travaillent, d’autres viennent de loin, ils ont parfois une heure de transport, alors ils préfèrent être sûrs avant de venir pour rien”, explique Dominique, bénévole.

Dom’ Asile, implanté sur toute la région Ile-de-France, propose une adresse postale pour des migrants qui n’ont pas d’hébergement fixe ou qui ne peuvent avoir accès à une boîte aux lettres sécurisée. Ce système s’appelle la “domiciliation”. Il s’adresse à des sans-papiers et des réfugiés qui viennent d’obtenir l’asile et n’ont plus le droit à la domiciliation officielle des demandeurs d’asile (gérée par l’association Coallia dans le département de Seine-Saint-Denis). Sont aussi reçus des demandeurs d’asile radiés du système officiel de domiciliation, parce qu’ils ne sont pas venus chercher leurs courrier pendant plusieurs mois. 

Cet après-midi, l’un des premiers arrivés est Arghya Bose, 39 ans. Il vient chercher son courrier une fois par mois depuis quatre ans. Cette fois, c’est sa fiche de paie qui l’attend. Le réfugié bangladais travaille dans un hôtel cinq étoiles à Paris. “Je ne peux pas recevoir mes lettres chez moi parce j’ai déménagé dix-huit fois depuis mon arrivée en France en 2015. Là ça fait trois mois que j’habite dans 30m2 avec huit personnes. Mais j’ai déposé une demande de logement social parce que je n’en peux plus. Les hommes avec qui je vis boivent trop, ils parlent fort et deviennent parfois violents. Quand je rentre du travail, je suis très fatigué, j’ai besoin de dormir et je n’y arrive pas”, confie-t-il avant de repartir son courrier en main. 


Deux cent lettres ont été triées ce matin par Dom'Asile, le 15 janvier 2021. Crédit : InfoMigrants
Deux cent lettres ont été triées ce matin par Dom'Asile, le 15 janvier 2021. Crédit : InfoMigrants


"Les noms sont souvent écorchés ou incomplets"

Derrière Arghya, la file s’allonge. Ici, chaque bénéficiaire a un numéro de dossier qu’il indique aux bénévoles, ce qui permet de classer les enveloppes et de distribuer plus facilement les lettres. L’un de ceux suivis par Dominique a reçu son courrier sous trois noms différents : ”’Yacoub, Yagob, Yakob’... ça peut poser des problèmes administratifs, les noms sont souvent écorchés ou incomplets”, souligne Dominique. “Grâce aux numéros de dossiers, les lettres ne se perdent pas”.

Laurent, 40 ans, est venu chercher son courrier, dans l’espoir d’y trouver sa nouvelle carte de Sécurité sociale (Carte AME). Il a fait une demande d’AME il y a un mois, mais à l’ouverture du courrier, c’est la déception. Une bénévole lui lit la lettre. Le courrier indique qu’il faut envoyer des photos d’identité. “J’en ai déjà envoyé, je ne comprends pas pourquoi ils me les demandent encore”, soupire-t-il. “En attendant je n’ai pas de sécurité sociale”.

Laurent fait partie des habitués ici. Il passe une fois par semaine. “C’est ici qu’on m’a expliqué que j’avais le droit à l’aide juridictionnelle. On m’a aussi indiqué où trouver des vêtements quand j’en avais besoin”, raconte ce Congolais, débouté du droit d’asile en août, après un recours à la CNDA. En ce moment il vit chez un ami, mais ce n’est pas l’idéal : “De toute façon je ne peux pas faire autrement, je n’ai pas de travail, je fais des petits boulots de bricolage, de livraison par-ci, par-là”.

"Revenir sur les erreurs et les oublis administratifs”

“Avant le Covid-19, il y avait un accueil, on en profitait pour proposer un café et discuter avec les personnes qui viennent récupérer leurs lettres, malheureusement on a été obligé de mettre de côté ce moment de convivialité”, déplore Dominique Emanuel, une autre bénévole qui accueille les migrants deux fois par semaine depuis huit ans.

Plus qu'une simple distribution de courrier, Dom'Asile tente d'apporter des réponses à des personnes souvent dépassées par ce qui leur arrivent, notamment en raison des problèmes de langues. Aussi, les bénévoles de l’association ont suivi des formations spécifiques sur le droit d’asile, le règlement Dublin et les droits sociaux, afin de pouvoir accompagner les migrants dans leurs démarches administratives. 

“On récupère souvent les radiés des plateformes de domiciliation, ceux qui sont sortis du circuit, ceux qui ont tout lâché à un moment donné, puis se décident à revenir. Beaucoup repartent de zéro. Il faut reprendre les dossiers depuis le départ, revenir sur les erreurs et les oublis administratifs”, explique Agnès Savart, la responsable de Dom’Asile à Rosny-sous-Bois. C’est le cas de Tarakeh Zamanzali, un migrant afghan dont les empreintes ont été prises au guichet unique (Guda) en 2017. Il a passé quatre mois à Calais pour tenter la traversée en camion en Angleterre, avant de renoncer et de raccrocher le wagon du processus de demande d’asile en France. “Coallia m’a rayé parce que je ne venais pas chercher mes lettres. Je n’ai jamais reçu la carte Ada. J’étais à Calais, mais j’ai changé d’avis”, raconte-t-il. 


Dominique, bénévole, aide Tarakeh, un demandeur d'asile afghan à déchiffrer son courrier, le 15 janvier 2021. Crédit : InfoMigrants
Dominique, bénévole, aide Tarakeh, un demandeur d'asile afghan à déchiffrer son courrier, le 15 janvier 2021. Crédit : InfoMigrants


Au printemps dernier, alors qu’il dormait en tente dans le quartier de Rosa Parks dans le nord de Paris, Tarakeh se retrouve à l’hôpital après une bagarre. Une autre fois, ce sera une rage de dent, puis un malaise qui le fait tomber au sol, engendrant un léger traumatisme crânien. “L’hôpital m’a demandé de payer mes frais et m’a dit que je recevrais un remboursement de la Sécurité sociale plus tard. Alors j’ai payé” poursuit-t-il. Aux bénévoles de Dom’Asile, il tend un courrier qu'il vient d'ouvrir et qu’il ne parvient pas à déchiffrer : “Dernier avis avant opposition sur comptes bancaires”. La lettre est signée d’un huissier de justice qui représente l’hôpital Lariboisière. Il s’agit d’une mise en demeure pour impayés. “À défaut de paiement, vos comptes bancaires seront saisis. C’est grave”, lui explique Mathilde, une bénévole qui s’empresse d’appeler les huissiers pour leur expliquer la situation et demander un délai. 

Au bout du fil, les huissiers refusent. “Il doit payer avant le 1er février, après ce sera trop tard, ses comptes vont être bloqués, tout ça pour même pas 50 euros !”. À défaut d’avoir pu convaincre les huissiers, Mathilde et plusieurs autres bénévoles tentent alors de joindre l’hôpital et la Sécurité sociale pour démêler les fils et régulariser la situation administrative de Tarakeh. Il lui manque un RIB pour compléter son dossier auprès de l’Assurance maladie. Il promet de revenir lors de la permanence de la semaine prochaine pour compléter son dossier. 

"Les courriers réservent des mauvaises surprises"

“Certains s’envolent dans la nature”, se désole Dominique Choquet. Sur les deux cents enveloppes triées ce matin, il y en a quelques-unes qui vont rester ici parce que des personnes inscrites chez nous sont parties sans laisser d’adresse”. Et pourtant la plupart de ces lettres sont importantes. “Celles de l’OFPRA, de l’OFII, de la CNDA, les ‘avis de passage’, qui veulent dire que le destinataire n’a que 15 jours pour aller récupérer ledit courrier au bureau de Poste sont des urgences. Il s’agit souvent de recommandés avec accusés de réception", souligne Dominique Emanuel.

Dans la plupart des procédures administratives, la réception d’un courrier officiel est considérée comme la date de départ pour des délais de réponse très courts à respecter afin de poursuivre les démarches administratives ou lancer des recours en cas de rejet d’une demande d’asile ou de réception d’une obligation de quitter le territoire français (OQTF). “Il faut avouer que souvent, les courriers réservent des mauvaises surprises. Mais nous sommes aussi là pour en parler, expliquer, exposer les solutions quand il y en a”, résume Dominique.

 

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